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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/96

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bilan moral de ces premières années de jeunesse, à travers ces pérégrinations à l’étranger et cette existence cahotée d’une occupation à l’autre, pouvait se résumer en quelques mots. D’une intelligence supérieure et d’un cœur ardent et tendre, d’une nature impressionnable à l’excès et d’une extrême curiosité d’esprit, il n’avait demandé qu’à s’aventurer le plus loin possible dans la vie et dans les idées, mais il en était revenu. D’un milieu essentiellement conservateur et religieux, il n’en avait pas moins abandonné, à la suite de sa vie à l’étranger, tous les principes où il avait été élevé. Au grand chagrin de sa mère, il ne conservait plus, en revenant d’Allemagne, aucune pratique religieuse, et professait même, à la stupeur des siens, les opinions les plus anarchistes. Puis, avec le temps, il avait été peu à peu reconquis par l’ambiance de la famille, la douceur de la terre natale, tout ce qui s’en dégageait de charme agissant, et par la dignité, le bon sens, la vérité qu’on y respirait. Quatre ou cinq ans après sa rentrée en France, il commençait déjà à se reprendre aux idées d’ordre, redevenait à la longue un catholique théorique, encore un peu plus tard un catholique pratiquant, et c’était à ce moment de son retour à ses origines morales qu’il avait aussi voulu revenir vivre chez sa mère, à Saint-Rambert, dans leur vieille maison familiale.

Ce qu’il y avait eu de particulier dans le retour de ce poète, ainsi ballotté par la vague de la vie, à la chanson de son enfance, c’est qu’il était peut-être moins encore le résultat d’une sensibilité pourtant très vive que d’une délibération intellectuelle bien mûrie. Deux hommes avaient puissamment agi sur lui. Charles Maurras l’avait d’abord ramené de l’anarchie à l’Ordre en le gagnant par sa logique aux doctrines politiques de l’Action française, et Paul Claudel ensuite, par une logique non moins forte, l’avait conduit de l’Ordre à Dieu. La raison, chez lui, avait donc précédé les raisons du cœur, et ce qu’il y avait d’également rare dans ce ressaisissement moral, c’est qu’il n’était pas, chez un poète, une simple attitude poétique, mais répondait à tout un programme de vie bien arrêté. Il y avait là quelque chose de supérieur à une vulgaire sincérité littéraire, et où se devinait beaucoup de mérite. Encore quelques pas dans cette voie de l’effort, quelques années de ce régime, et l’ancien incroyant allait devenir l’auxiliaire le plus zélé de son curé dans les œuvres de la paroisse, l’ancien anarchiste le fidèle