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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/955

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Ne savez-vous pas que, placés devant cette cruelle obligation, nous avons senti mourir en nous la meilleure part de notre âme! Mais, puisqu’il le faut pour sauver la patrie, nous tuerons notre âme ! » — Eh ! oui, c’est l’éternel problème des « deux morales, » de la hiérarchie des devoirs; et il n’est sans doute pas de grand homme d’État qui, dans une minute tragique, ne se soit vu ainsi mis en demeure de « tuer son âme. » Seulement, ceux qui le font ne le disent pas tant, et ceux qui le disent trop ne le font pas. Pour ceux qui le disent trop, « la mort dans l’âme » devient une formule courante et banale, une excuse, une couleur, la couverture de leurs capitulations.

Mais, pour Kerensky, c’est en effet dans ces termes que la question se pose : tuer en lui son âme, sa première âme de révolutionnaire, ou laisser périr la Russie. Le même journaliste, qui le rapprochait des maîtres les plus « roués » du barreau, a dit de Kerensky qu’il est « une espèce d’Hamlet de la politique russe. » Félicitons le Danemark qu’Hamlet n’ait pas régné ; mais il faut que Kerensky gouverne. « Être ou ne pas être. » Être, au regard de ses devoirs envers son pays, pour lui, ce n’est pas seulement, ce n’est même plus du tout parler, c’est gouverner. Et gouverner, c’est commander, être obéi, être le chef. Vainement il plairait d’être un « chef révolutionnaire ; » comme il faut gouverner, il faut choisir entre le révolutionnaire et le chef.

Kerensky a-t-il fait son choix ? Il semble que même la « Conférence démocratique » de Petrograd, convertie par sa harangue, lui ait, après tout, aplani la route. La majorité serait prête à accepter un ministère, où il se glisserait, non pas sans doute de ces Cadets, abhorrés comme le sont toujours les gens de tous les Centres dans toutes les révolutions, mais des représentans du Commerce et de l’Industrie de Moscou. Toutefois, que Kerensky prenne garde. « Le Pré-Parlement, » issu d’une Conférence aux résolutions contradictoires, et d’où la Russie est aux trois quarts absente, ne peut lui donner qu’une base fragile. Les Soviets, certains Soviets, les plus remuans, les plus au contact du gouvernement, restent menaçans. Tchernoff, à moins de n’être qu’un impulsif, n’a pas fait le pas qu’il a fait pour se rasseoir, avec un portefeuille sous le bras, dans un fauteuil doré du Palais d’Hiver. Ou bien il voudra le plus haut et le plus beau fauteuil. Tseretelli, à son insu, c’est-à-dire sans son assentiment peut-être, et peut-être contre son gré, a été, dans la Conférence démocratique, ainsi qu’il l’avait été dans l’Assemblée nationale, acclamé, un peu pour lui-même, beaucoup contre « le dictateur. » Lénine