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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/930

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déformables par l’air et les vents, forces variables et inconnues, ne sont-ils pas aussi en perpétuelle contradiction avec mon autorité ? Il pourrait m’en coûter la vie si j’essayais de le brutaliser !

Nos rapports ne sont donc que courtoise, diplomatie : il a des caprices et des entêtemens de jolie femme que je me garde de contrarier en face. « Main de fer, gantée de velours, » jamais proverbe ne fut plus juste appliqué à la conduite de mon oiseau. De nous deux, c’est lui qui exécute les manœuvres que j’ai seulement commandées. Ces conventions admises une fois pour toutes entre nous, une légère pression de la main ou du pied suffit à le diriger comme un cheval bien mis.

Souple, mais nerveux, docile, mais vibrant de force, il se cabre ou se précipite, et répond à chacun de mes désirs. D’un seul bond au départ, il m’enlève à plus de 300 mètres dans les airs, puis continue sa montée à 10 000, 15 000 pieds de haut, à la recherche du combat. En spirales très douces, je me laisse bercer sur ses ailes ; les ceintures et les courroies qui nous lient ne me permettent aucun déplacement à droite, à gauche, en avant ou en arrière ; lui seul s’incline, d’une aile sur l’autre, pour me permettre, sans pencher ni détourner la tête, d’embrasser l’univers d’un regard que rien ne vient plus limiter. Tel un rapace à la puissante envergure, il domine, et encercle l’ennemi de ses orbes majestueux, puis fond sur sa proie en se laissant tomber d’une chute verticale sur l’avion étranger qu’il enveloppe de ses passes les plus savantes : à cette heure sauvage, lui et moi nous ne sommes plus vraiment qu’un !

Parfois, au retour de nos interminables croisières, lassés du vide des cieux et assoiffés de paysages terrestres, nous descendons survoler la campagne, en « rase motte, » à quelques centimètres seulement ! L’oiseau lancé ainsi qu’une voiture volante lèche le sol, épouse ses contours, descend au fond des vallées, grimpe au flanc des collines, bondit « à saute-mouton » pardessus les arbres et les maisons, les haies ou les meules. Prairies, futaies, moissons, se déroulent comme un film à nos pieds à près de 200 kilomètres à l’heure !

Mais, d’ordinaire, l’entraînement nécessaire aux combats absorbe tous les loisirs autorisés par la guerre. Ce ne sont plus qu’impressionnans retournemens sur le dos ; la terre, vue à l’envers, offre un si nouvel aspect ; longues glissades sur la