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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/929

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cesse les modifications à apporter à l’ameublement de sa nacelle ; tout en lui parlant, comme s’il pouvait m’entendre, j’essaye la souplesse des gouvernails, le jeu des manettes m’exerçant à tomber du premier coup d’œil sur la ligne de mire de la mitrailleuse, sur chaque cadran, chaque robinet, chaque instrument de bord : ainsi, même au sol, nous nous entraînons, je m’imagine déjà voler et combattre !

Nos plus belles heures cependant sont celles passées ensemble à parcourir l’espace, inlassables contemplateurs, plus petits, plus invisibles qu’une libellule ! Je n’ai pas alors d’autre confident que lui : l’impression d’isolement et de petitesse qui vous oppresse aux hautes altitudes lorsque les avions ennemis rôdent de toutes parts et que les shrapnells ne cessent d’éclater, suscite un ardent besoin de se rattacher à un point d’appui. Sa voix bourdonnante, indice certain des forces qui l’animent, loin d’être une fatigue ou un ennui, me rassure et m’encourage. « Prends confiance, semble-t-elle murmurer, moi aussi je veille avec toi ! Ma vie t’appartient, tu es le maître responsable ; commande, j’obéirai ! S’il le faut, je lutterai de vitesse avec la mort pour t’assurer la victoire ou t’arracher à son étreinte et le ramener vers notre nid ! Laisse-moi t’apaiser par ma chanson, le bercer sur mes ailes plus langoureuses que les bras d’une femme ; laisse-toi charmer par ce grand silence de l’espace, loin des vains bruits de la foule : je t’offre un royaume hors de ses atteintes !… »

Nulle angoisse que je ne lui avoue aussitôt, nulle tactique en face de l’ennemi sans l’exciter de la parole, nulle manœuvre triomphante à l’heure du danger sans le remercier de « nous » avoir sauvé la vie ! L’amitié qui nous unit n’est pas seulement scellée dans le sang, elle est faite aussi des mêmes enthousiasmes à la vue des merveilles du ciel où nous vivons : matins roses vers lesquels nous piquons comme l’alouette à son réveil, azur sans fond des midis où nous buvons la lumière et la vie, mélancolie mauve des couchans !

Les machines, dit-on, n’ont point d’âme, et cependant mon oiseau a son intelligence, sa volonté propre. « L’âme mystérieuse du fer » anime son moteur, mécanisme plus sensible à surveiller, puis à commander, que la plus fragile horloge. Les ailes, les gouvernails de tout son corps d’oiseau, orientables au gré des trois dimensions où lui-même se meut,