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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/928

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avion et moi, comme de nouveaux centaures, à n’être plus « qu’un en deux ! » Pour rendre cette communion plus intime, des courroies nous lient étroitement l’un à l’autre. Le sang qui m’anime circule en quelque sorte jusqu’à la pointe de ses ailes ; la force qui l’attire vers le ciel m’y soulève avec lui ! « L’âme du capitaine passe dans son navire ! » assurait un vieil officier de la marine à voile ! Point d’être au monde auquel ma vie soit plus étroitement confiée ; point d’associé plus intimement lié à la réussite de mon travail ! J’en puis dire à la manière de Tristan : « Ne lui sans moi, ne moi sans lui ! » Appelés à vivre ensemble, ensemble nous sommes prêts à mourir ; sa croupe évidée, dont j’ai fait mon habitacle, n’affecte-t-elle pas déjà la forme d’un cercueil ?

Le temps passé à terre est presque entièrement consacré à mon oiseau. Combien d’heures employées avec mon « mécano, » âme sœur de mon âme, à discuter inlassablement ses qualités, ses défauts, les soins, les perfectionnemens à lui apporter. Pièce par pièce, fil par fil, chaque jour il est examiné avec attention, astiqué, lavé comme un enfant naissant. Trous creusés par les balles, déchirures des shrapnells, ses blessures glorieuses reçoivent de tendres soins. Sur son capot, gainée d’acier bruni, s’allonge la mitrailleuse, notre res sacra à tous deux, et, plus que l’avion lui-même, l’objet de ma sollicitude. Tout est si minutieux et essentiel à son fonctionnement : depuis le câble qui en commande la détente jusqu’au calibrage des cartouches, depuis l’huile dont on la graisse jusqu’au correcteur de tir qui la complète !

La vie monastique du front nous a forgé de si étranges mentalités que je me complais parfois plus dans la société de mon oiseau que dans celle des hommes. Son amitié ne saurait me tromper, il me sera d’autant plus fidèle que je l’aurai comblé de plus d’attentions. Mon oiseau ! Déjà ce possessif est une raison de joie et d’orgueil : nul autre pilote n’est autorisé à le monter sans mon autorisation. Son existence éphémère semble interdire de s’y attacher, et pourtant, veuf d’un nombre considérable d’avions, je me souviens des particularités de chacun d’eux, tant les dangers courus ensemble créent d’invincibles liens. Sa vue me réjouit par l’harmonieuse proportion de ses formes, par les moindres particularités de sa construction dont je connais tous les détails. Assis dans ses flancs, j’étudie sans