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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/923

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cérébrale, permit à un Navarre de totaliser dix et onze heures de chasse journalière sans diminuer son admirable valeur offensive. Il y a donc un facteur « tempérament personnel, » essentiellement variable selon les individus et les circonstances, qui échappe à toutes les lois. La vague d’assaut bondit de la tranchée dans l’excitation du nombre et des cris ; la peur, si peur il y a, est collective et l’amour-propre soutient les hommes. Songez au solitaire que rien n’encourage ni ne contrôle, à cette anomalie qu’est le vol pour l’homme et plus encore le combat à 10 ou 15 000 pieds dans les cieux, et peut-être comprendrez-vous la trempe dont doit faire preuve un tel soldat !

Il lui faut assurément le mépris de la vie et du danger, mais servis par un admirable sang-froid, par d’incomparables qualités de manœuvrier et de tacticien.

Différente avec chaque pilote, la tactique aide à découvrir l’ennemi, à l’approcher avec le minimum de risques, à le travailler en quelque sorte, comme les toréadors estoquent leur bête et l’obligent, par des passes savantes, à venir recevoir le coup de grâce à la place qu’ils ont choisie. Cette tactique dépend de la valeur professionnelle de l’aviateur, non seulement comme mécanicien de moteur, mais comme pilote proprement dit. Tout « as » de chasse se double nécessairement d’un véritable acrobate, connaissant l’air, ses lois, la résistance limite des matériaux qu’il fait travailler et l’effort qu’on peut en exiger. Qu’on ne nous parle pas des « inconsciens : » le vrai pilote est calme, ce qui peut parfaitement ne pas exclure la tension des nerfs ; il brave le danger sans le méconnaître, ménageant son appareil et sa vie, mettant toutes les chances de son côté. L’individu qui charge brutalement en avant est voué à la destruction : le courage seul ne saurait suppléer aux qualités professionnelles. Et dire qu’on condamna jadis Chevillard, père de l’école moderne, qui démontra le premier la nécessité pour l’homme volant de se mouvoir en l’air comme poisson dans l’eau et de s’unifier tellement à ses ailes qu’elles lui semblent faire partie de son être !

Le vol devra donc être aussi machinal, aussi réflexe, dans n’importe quelle position, que celui d’un oiseau véritable. Que le pilote soit débarrassé de toute préoccupation et ne poursuive que deux objectifs : éviter le champ de tir de son adversaire et