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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/919

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mande aux nerfs, aux muscles, à la matière inerte avec la lucidité et la rapidité de la foudre ! Action et pensée sont confondues, quand elles ne se dépassent pas l’une l’autre !

Tout petit, recroquevillé derrière mon « moulin » dont les cylindres tourbillonnans forment le plus efficace et le plus naturel des boucliers, l’œil à la ligne de mire, j’épie l’adversaire. De sa lourde mitrailleuse à crosse, mobile sur une tourelle rotative, le dos tourné au pilote qui continue sa route rectiligne, l’observateur boche tire par rafales ; on jurerait entendre une grêle de pierres s’abattant dans le feuillage. S’il vise à droite, je passe à gauche ; à gauche, je repasse à droite en une série d’S ralentis pour approcher le plus près et viser plus sûrement. Il ne s’agit pas de gaspiller mes quarante-sept cartouches, bien maigres auprès des 500 dont dispose l’adversaire ! Quelques mètres encore : la face de l’homme se crispe d’horreur, ses yeux roulent épouvantés, le corps rejeté en arrière, il écarte les deux bras comme pour arrêter ma charge et éviter d’être coupé en deux… Le voici en plein dans la ligne de mire, j’appuie sur la détente… pas une détonation… La mitrailleuse est grippée !… J’en pleure de rage ! Tac, tac, tac, tac, de toutes parts, dirait-on maintenant, des mitrailleuses bruissent. Une traction légère : mon oiseau bondit en chandelle au-dessus de l’allemand, évitant de quelques mètres la fatale collision, et se retourne sur l’aile à droite : quatre autres appareils à croix noires, ceux que j’avais espéré être des Nieuport, groupés sur ma tête, « m’assaisonnent » de leur tir convergent. Zim, zim, zim ! On croirait un essaim de guêpes vésinantes ou le battement lointain d’innombrables ailes de passereaux.

Pas d’autre défense que la fuite vers nos lointaines tranchées ; poursuivi par l’ennemi triomphant, je pique, détale, zigzague comme un fou, chasseur chassé, riant et jurant à la fois, de cette situation renversée. Trois Boches passent les lignes à mes trousses ; notre artillerie les prend en chasse, le ciel se mouchette de blancs flocons. Pas un camarade ne surgira donc ? Deux encore, puis un seul. Je pique, repique toujours, désespérant de lui échapper, jusqu’à 1 200 mètres sur Montdidier. Là, stupeur : ma mitrailleuse essayée consent à tirer. A moi maintenant « toute la sauce. » Sus à l’ennemi ! Comme s’il devinait que je ne suis plus désarmé, lui aussi fait demi-tour. À sa gauche grossit un léger point noir