Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/917

Cette page a été validée par deux contributeurs.


prodigalité. Qu’importe ! Du moins à chaque barrage leur faisons-nous payer chèrement l’essence et l’usure de nos appareils ! Une panne à 3 000 mètres au-dessus de Roye, à l’instant précis où une marmite éclatant sous le ventre de mon avion le crible d’éclats et le soulève en l’air, me force à descendre ! Dommage ! Les Barbares seront contens et persuadés de m’avoir abattu !

Le spleen de l’inaction s’appesantit sur nos épaules, engourdit notre perpétuel besoin de mouvement ! Les ministres changent. Bucarest est tombée… Mais la lecture des Communiqués nous laisse indifférens. Un seul souci importe : « Quand revolera-t-on ? » Le plafond lourd et gris des nuages amoncelés se traîne au ras du sol ; goutte à goutte, l’humidité dégouline à travers la toile des Bessonneau sur les ailes des oiseaux ! Pilotes et mécanos pataugent dans l’eau et, grelottant de froid, s’attardent en d’interminables conjectures sur la durée du mauvais temps. Le crépuscule hâtif les réunit autour de bols de vin chaud, où ils évoquent les souvenirs toujours plus chers des chasses passées.

La grosse voix du canon elle-même s’est tue, la vie semble pétrifiée comme la nature, une corneille étique lutte désespérément dans le ciel gris…

Combien de jours désormais avant de reprendre les airs ! Qu’ils paraissent longs aux hommes volans, ces mois d’hiver !


AVEC GUYNEMER

C’est au fond des espaces, notre commune patrie, à 10 000 pieds au-dessus de Roye, un clair matin de septembre, que je rencontrai Guynemer pour la première fois.

Les cadavres attirent les aigles, les champs de bataille modernes appellent les avions ; je n’avais pu résistera la tentation de venir contempler, de la lointaine escadrille où j’étais attaché, ces fameuses tranchées d’Artois où le recul allemand allait peut-être se décider avant l’hiver, nous l’espérions du moins.

Mon capitaine ayant autorisé « une ballade » aux lignes, mes réservoirs remplis, ma mitrailleuse essayée, mes poches bourrées de chocolat et de bananes, je montai insouciant et joyeux vers l’azur éblouissant de lumière, à la recherche d’un Boche à braconner, d’un combat à livrer. Coupant les tranchées à