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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/906

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dès l’aube, l’aurore monte avec lui, déferle de l’Est en vagues de lumière sur le sillon profond de la fertile Limagne, fait rougeoyer au Sud les cimes lointaines du Massif central. Sous ses ailes, les plaines du Berry se déroulent noyées d’ombre, la cathédrale de Bourges dresse à l’Ouest sa masse notre et massive ; dans le matin calme, le premier de tous, il surprend le soleil à son lever…


Midi. — Comme des mouettes endormies sur les grèves qui attendent la montée du flot, les appareils sont alignés devant les hangars pour la reprise du travail. Bientôt l’azur étincelant de lumière bourdonne ainsi qu’une ruche en pleine activité. Blériot, Farman, Nieuport, Voisin, Moranne emplissent les cieux par vols de vingt ou trente à la fois ! Ce ne sont que grands oiseaux blancs tournoyant, se croisant, atterrissant, repartant, tandis que leurs moteurs ronronnent une assourdissante chanson !

Sur le sol, l’agitation n’est pas moindre ! Les élèves s’empressent près des appareils et gorgent les réservoirs avant de s’envoler chacun à leur tour. L’huile et l’essence ruissellent ; les « mécanos » se hâtent vers les avions blessés, tandis que les chefs pilotes et moniteurs encouragent « le personnel naviguant » de la voix et du geste !


Crépuscule. — De nouveau l’ombre déroule sur la plaine son voile de deuil, le champ si animé se tait ! Les oiseaux regagnent leurs nids, meurtris par le travail, maculés d’huile, de boue. Quelques-uns blessés à mort, abattus par le plomb du chasseur, dirait-on, reposent çà et là sur le champ : leurs ailes brisées tachent de blanc le crépuscule. Un dernier appareil erre encore dans l’espace embrasé, tel un flocon rose balancé par le vent ; le murmure lointain du moteur a la mélancolie des chants du soir. Sans doute son pilote cherche-t-il toujours plus haut un dernier baiser du soleil, dont à l’aube il saluait le lever !

Les élèves lassés, le regard vague, les yeux cernés par la fatigue, le sommeil des premiers envols, regagnent silencieusement leurs baraques. Une impression de tristesse et de solitude les envahit avec la nuit qui s’étend, suite naturelle des tensions nerveuses du début !