Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/904

Cette page a été validée par deux contributeurs.


CROISIÈRES AÉRIENNES

SOUVENIRS ET RÉCITS D’UN PILOTE MILITAIRE

__________


AU CAMP D’AVOR


Aube. — De son mugissement sonore la sirène n’a pas plutôt ébranlé les ténèbres et sonné le réveil, que la sentinelle de garde hurle déjà dans la chambrée assoupie, désespérant d’éveiller les dormeurs ! Çà et là, un bras s’étire hors des couvertures, une tête ébouriffée émerge de l’ombre, quelques voix pâteuses interrogent seules : « Quel temps ? On peut voler ? — Beau ciel ! répond l’homme. Pas de vent : l’anémomètre ne tourne même pas, un vrai « temps de brevet ! » En un clin d’œil, les plus paresseux terminent une hâtive toilette.

Au dehors, les premières lueurs de l’aurore bordent l’horizon, entre terre et nuages, d’une bande pourprée sur laquelle se détache le globe laiteux d’une dernière lampe à arc plus étincelant que la perle aux épaules nues d’une femme. Une clarté rose glisse sur la plaine givrée de blanc, et incendie la lointaine ligne de hangars qui ferme le terrain. Pas un souffle, étendards et manches à vent pendent lugubres sur leurs hampes !

Par petits groupes, les élèves pilotes gagnent leurs divisions. Uniformément vêtus de cuir noir, ils semblent des spectres en deuil, presque invisibles à travers l’aube indécise, de singuliers « croque-morts » acheminés vers quelque sinistre besogne. À peine les hangars s’éveillent-ils ; la ruche bientôt bourdonnante est muette encore ; les lourds rideaux de toile grincent le long de