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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/89

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« Le médecin va chercher le nécessaire pour faire une piqûre de spartéine… »

A ce moment, et seul avec lui, le capitaine se rapprochait de son chef, et les notes continuent :

« Comme la pièce est très sombre, et que je suppose qu’il ne peut me distinguer, je lui dis : — C’est T… qui est auprès de vous, mon général. — Je le sais, me répond-il, et je vous remercie. Je vous reconnais très bien, car j’ai toute ma lucidité… Alors, comme nous sommes toujours seuls, je m’enhardis à lui dire : — Si, par impossible, vous étiez enlevé, si les êtres que vous chérissez le plus ne pouvaient plus vous voir comme je vous vois, je serai, mon général, très pieusement, votre fidèle interprète… Il hésite, et me dit : — Oui, nous nous comprenons, et, alors, il faudrait dire à ma femme et à mon frère de ne pas s’attrister, car j’aurai donné ma vie pour le pays…

« 2 heures 45. — Le médecin rentre et lui fait une piqûre…

« 2 heures 55. — Le premier râle, suivi d’un étouffement. C’est l’agonie qui va commencer. Ses yeux se ferment. Je vais aussitôt chercher le général Maunoury, resté dans une pièce voisine… Un Père brancardier arrive ensuite, et lui fait dire les prières… L’agonie se précipite. J’entends dans sa bouche le mot plusieurs fois répété : contrition.

« 3 heures 15. — Le prêtre fait les onctions. Un peu de délire, où percent quelques expressions militaires, puis le dernier mot qu’il aura prononcé : Ma femme !

« 5 heures. — L’agonie se prolonge. La respiration est très embarrassée, mais pas trop fréquente, ni trop courte. Le médecin dit que, grâce à sa puissance, l’organisme résistera de nombreuses heures encore.

« 7 heures. — Le pouls a baissé, l’état s’aggrave. Je pense à celle qui se hâte. Arrivera-t-elle à temps ?

« 19 février, 4 heures du matin. — Les traits, contractés par l’effort, se sont distendus. Les yeux s’ouvrent sur l’infini… A six heures exactement, son dernier souffle s’est exhalé, et une incomparable majesté l’a transfiguré. C’est le divin apaisement… »

A cette minute suprême du divin apaisement, Mm, de Grand-maison était là… Celle qui se hâtait était arrivée, et le général, quelques heures après avoir expiré, reposait dans la grande