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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/889

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débutans, avec de mauvais acteurs, dans une mauvaise saison, peu importe ! Je l’ai fait et suis prêt encore à le faire chaque fois qu’on me le demandera. De même autrefois à l’Opéra, du temps de Duponchel et du temps de Véron. Pourquoi ? Parce qu’il y avait entre nous bons procédés, confiance et amitié.

En est-il de même aujourd’hui ?

Léon Pillet ne m’estime pas du tout comme auteur ; je l’estime peu comme directeur. Il ne croit pas en moi ; je ne crois pas en lui. Depuis sa direction, il a fait tout au monde pour m’éloigner de son théâtre et se passer de moi. Je lui ai porté, comme je le faisais sous ses prédécesseurs, des idées pour ses principaux acteurs, des pièces pour Poultier, pour Baroilhet, pour Carlotta Grisi. Il n’a pas même voulu les écouter et s’est adressé de préférence à des gens qui ne connaissaient même pas l’Opéra et n’avaient jamais travaillé pour le théâtre. Ainsi mes revenus, qui étaient autrefois de 30 000 francs, sont aujourd’hui de 2 à 3… Passe encore si, lui, y avait gagné : ce qui n’est pas…

Aujourd’hui, il est vrai, il vient à moi pour avoir l’Africaine. Pourquoi ? Parce que c’est son intérêt. Examinons si c’est le mien. Ce sera mon second point.

On donne un ouvrage pour avoir un succès. Avec Léon Pillet un grand succès est impossible, parce qu’au lieu de s’occuper de l’ensemble de l’ouvrage d’abord et de tous ses détails ensuite, il ne s’occupe que d’une personne, d’une seule. Tout est sacrifié à celle-là.

Mais je vais plus loin : j’admets que tout se passe comme autrefois, que l’auteur et le compositeur soient maîtres de leur ouvrage, que ténor et chanteuse nous obéissent, que nous ayons un grand succès, un immense succès, un succès à la Robert le Diable. Sera-ce mon avantage ? Non.

Avec le caractère que je connais à Léon Pillet, une fois le succès obtenu, il fera comme auparavant, me mettra à la porte de l’Opéra et traitera tous mes ouvrages en… Duc d’Albe.

J’aurai donc contribué à relever son théâtre, j’aurai contribué à le faire vivre deux ou trois ans, pour prolonger d’autant le mépris qu’on a pour moi, et l’exil qu’on m’impose. Ce serait un fort mauvais calcul, ce serait entendre bien mal mes intérêts,. et il est convenu qu’en ce moment nous ne parlons qu’intérêt.