Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/881

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les métamorphoses d’un opéra – Lettres inédites d’Eugène Scribe


De tous les dons de l’esprit, le plus dangereux peut-être est la facilité. Scribe en est un exemple qui peut fournir à cet égard quelque utile enseignement. Sa production fut si abondante, si facile, qu’assurément lui-même n’en tint pas assez compte, et, en la prodiguant avec si peu de retenue, il sembla encourager par-là le dédain que trop de gens, les délicats et quelques autres aussi, portaient à une œuvre dont le succès était fait pour susciter bien des envieux.

On sait quelle fut la carrière de Scribe. Pendant quarante-sept ans, il a été un auteur si en évidence, que rien de lui ne nous est inconnu, et que plusieurs de ses succès demeurent encore populaires. Comme un gamin de Paris, il aime le théâtre d’instinct, et son premier rêve est d’y aller, le second d’y réussir. Pour atteindre ce but, il n’est concession qui lui coûte. Ingénieux et souple, esclave du public, sans y paraître, Scribe s’est imposé par sa dextérité, lui et sa manière : aujourd’hui encore, on accueille encore avec plaisir la façon dont il ménage l’intérêt scénique et sait l’augmenter par l’inattendu des épisodes et la vivacité du dialogue. Le malheur est que cette exécution manque de personnalité. Un sujet n’est pas, pour Scribe, une matière où sa propre nature se manifeste, où s’exerce le besoin de convaincre et d’émouvoir, et, plus simplement encore, ce besoin d’expansion verbale que possède tout écrivain véritable. C’est plutôt matière où s’emploie l’habileté d’un maître-ouvrier, exporta son ouvrage et qui s’en vante, quelque chose, — on l’a souvent dit, — comme un chef-d’œuvre d’horlogerie où tout est ajusté, tout se commande et aboutit à la minute précise et à l’effet escompté.