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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/88

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Et les quatre officiers quittaient l’un après l’autre le petit mur. Mais le général avait à peine reparu sur le chemin que le feu reprenait comme en le visant, et qu’on le voyait tout à coup étendre un bras en avant, puis s’abattre sur le sol… Effrayé, le sous-chef d’état-major revenait précipitamment en arrière, l’apercevait tout couvert de sang étendu dans une encognure, et lui faisait d’abord, pour lui appuyer la tête, un coussin avec son propre manteau :

— Mon général, lui disait-il, c’est moi… C’est le commandant D… M’entendez-vous ?

— Oui.

— Je vais aller chercher du secours.

Mais Grandmaison lui répondait tranquillement :

— Non, restez avec moi… Récitons une prière…

Et, posément, depuis les premiers mots jusqu’aux derniers, il récitait lui-même : Je vous salue, Marie

Il était environ onze heures, et on le transportait en ville. Il avait reçu cinq blessures, dont une mortelle, et on télégraphiait aussitôt à sa famille. Puis, il demandait un prêtre, se confessait, et se déclarait prêt à mourir.

— Mon général, lui demandait le confesseur, voulez-vous faire le sacrifice de votre vie pour la France ?

Il répondait simplement :

— Très volontiers !

Et, toujours très calme, il donnait certaines instructions à son chef d’état-major, le congédiait, puis restait seul avec le capitaine T… qui devait le veiller jusqu’à son dernier souffle avec un culte filial, et qui prenait, heure par heure, ces notes sur son chef mourant :

« 18 février, S heures après-midi. — J’ai rejoint le général dans la chambre où il repose. Il est étendu près du feu, sur la civière où on l’a ramené… Il respire encore très librement, mais je suis inquiet, car par momens il se plaint du poids des couvertures sur sa poitrine blessée.

« 2 heures 35. — Respiration de plus en plus embarrassée. Je suis seul près de lui avec le médecin. Celui-ci lui tâte les mains et les pieds. — N’avez-vous pas froid, mon général ? — Non, je n’ai pas cette sensation plus qu’à l’ordinaire, car en hiver mes mains et mes pieds sont toujours glacés, et mon front aussi…