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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/838

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américain est tel qu’il ne se contentera pas de « phrases » et s’appliquera à nous procurer des « moyens pratiques » d’atteindre notre but sans se laisser affecter par cette sorte d’hypocrite et fuligineuse logomachie qui constitue la réponse impériale au Pape du 20 septembre, et dont les inventeurs prétendent nous ramener par l’émollient du même humanitarisme aux décevantes fumigations par lesquelles les congrès pacifistes, naguère tenus à la Haye, nous ont préparés à l’usage des gaz asphyxians.

Posons tout d’abord un postulat qui nous mènera dans le sens de la conclusion nécessaire. En 1871, la Grande-Bretagne n’a pas deviné qu’une fois la France écrasée, la Manche cesserait, grâce à l’aviation et à la navigation sous-marine, de protéger son splendide isolement insulaire ; elle est en train, depuis trois ans, de réparer noblement son erreur d’alors, mais elle commence à peine à sentir ce que lui coûte et lui coûtera encore cette erreur. En 1917, les États-Unis ont compris que, si les Alliés venaient à succomber, l’Atlantique, les progrès de la science aidant, ne les protégerait pas mieux dans l’avenir que la Manche n’a protégé ces temps-ci les Iles Britanniques ; ils ont vu, encore que, si la carte de guerre de la fin de 1914 se consolidait jamais, l’Allemagne, devenue sans conteste la première puissance métallurgique du monde, s’érigerait bientôt en rivale menaçante pour l’industrie américaine. Ayant vu cela, les Etats-Unis ont agi. Ils pèsent ou vont peser de tout leur poids, qui n’est pas médiocre, dans la balance du conflit. Eux aussi iront « jusqu’au bout, » parce que la force des choses le veut ainsi, étant donné qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, au sens strict du mot, pour toutes les parties en cause.

Mais, il faut le reconnaître, si triste en soit l’aveu, à cette unanimité de vues économiques nationales qui constitue, à cette heure même, la volonté allemande, ni les Alliés dans leur ensemble, ni chez chacun d’eux en particulier, la totalité de la nation n’a encore raisonné, comme le font les Allemands, les mobiles de la guerre et les buts de la paix. Partout s’est révélé un magnifique instinct patriotique qui a fait se dresser, contre l’agresseur, des peuples tout entiers, mais il semble, à certains symptômes, que la griserie des mots et l’intoxication des idées abstraites risquent d’arrêter cet élan avant qu’il soit parvenu nu terme utile de son merveilleux et douloureux effort.