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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/82

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Et il se rappelait son mariage où l’on n’avait déjà pas dansé, à cause du plafond qui n’était pas solide.

On l’opérait, mais la gangrène n’en était pas conjurée, il commençait à délirer, et des visions héroïques traversaient alors son délire.

On l’entendait murmurer :

— Ah ! les zouaves, comme ils courent !… Comme ils courent, les zouaves, comme ils courent !

Ou bien :

— Ah ! si tout le monde voulait y aller avec cœur !… Mais ils ne connaissent pas la France !… Ah ! les pauvres enfans… Il faudra leur apprendre la France !

D’autres fois, il paraissait se réveiller, et remerciait doucement les Sœurs… Ou bien encore, il regardait ses croix épinglées devant lui sur le rideau de son lit, et les contemplait en silence. Puis, le délire le reprenait, et il murmurait de nouveau :

— Ah ! comme ils courent, les zouaves !… Comme ils courent, comme ils courent !…

Les siens, cependant, avaient perdu tout espoir. On pleurait dans la petite librairie, et les ouvriers de la maison Chaix, où le second fils du blessé faisait son apprentissage, ne parlaient plus eux-mêmes que de leur camarade mourant. Ils avaient imprimé sur papier de luxe la citation à l’ordre de l’armée, l’avaient affichée sur les murs de l’atelier, et on y lisait en caractères artistiques :


MUNIER (Albert-Ernest), Mle 8434, adjudant au 104e régiment d’infanterie : âgé de cinquante-trois ans, s’est engagé pour la durée de la guerre. Sous-officier énergique, actif, zélé, très brave, ayant beaucoup de sang-froid. A fait preuve, aux combats de février et mars 1915 et aux opérations de septembre 1915, du plus complet mépris du danger. Le 25 septembre 1915, au moment de l’assaut, a crié à son fils, soldat : « Allons, mon fils, vas-y pour la France ! » son fils a été blessé devant lui, il a été lui-même très grièvement blessé et ne s’est laissé évacuer qu’après l’enlèvement du fortin attaqué par son bataillon.


— Tiens, disaient les ouvriers de la maison au petit Munier en lui montrant la citation, regarde bien, tu vois ?… Seras-tu digne de ton père ?