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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/81

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et, le 25 septembre, à Auberive, le 104e attaquait un fortin. Le feu de l’ennemi était terrible, mais il fallait enlever l’ouvrage coûte que coûte, la compagnie de Munier avait reçu l’ordre de charger, et il lui criait dans l’ouragan :

— Allons, les enfans, en avant !

Mais la mitraille crachait avec tant de rage qu’ils ne semblaient pas vouloir l’affronter.

— Allons, leur répétait-il d’une voix plus vibrante, en avant !

Mais ils ne bougeaient toujours pas, et il commençait à s’inquiéter de l’immobilité où ils restaient, tout en cherchant les regards qui pourraient répondre au sien, lorsque ses yeux rencontraient ceux de son fils, et il lui criait alors de toute la force de ses poumons :

— Allons, mon fils, en avant !… Vas-y, c’est pour la France !… En avant, mon fils, en avant !

Et il se précipitait à la charge, suivi enfin par ses hommes qui se décidaient à marcher. Le feu les fauchait tout autour de lui, faisait des vides, trouait les rangs, et « Papa, » à un moment, voyait son fils rouler dans la mêlée, puis se redresser et se remettre à courir, et tombait tout à coup lui-même, mais sans pouvoir se relever…

Il était blessé à mort, et on le transportait dans un hôpital-annexe où le bonheur de revoir sa femme et sa fille, la joie d’être cité à l’ordre de l’armée, de recevoir la croix de guerre et celle de la Légion d’honneur, lui faisaient supporter le chagrin de ne plus être à la bataille. Il souffrait, mais ne se plaignait pas, causait, racontait ses combats, et disait alors de ses hommes :

— Ah ! les pauvres enfans… Ils sont bien gentils, et je les aimais bien, mais ils ne savent pas ce qu’est la France… Ah !… Il faudra leur apprendre la France !

Quelquefois, il se sentait mieux, et retrouvait des mots de galle.

— Voyons, Munier, lui dit un jour le chirurgien, vous êtes un brave, et on peut vous parler ?

— Parlez, docteur !

— Eh bien ! vous n’allez pas pouvoir garder cette jambe… Il va falloir en faire le sacrifice.

— Diable, répondait-il, c’est ennuyeux… Je ne pourrai pas danser à la noce de Simone !…