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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/807

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faut, pour que la France soit sauvée, que Dieu y rentre en maître pour que j’y puisse régner en roi. » La phrase fit fortune ; elle « ravissait » Albert de Mun et ses amis : le comte de Chambord, auquel il avait été présenté l’année précédente, lui « apparaissait non seulement comme le représentant de l’hérédité royale, mais comme l’expression vivante et couronnée de la contre-Révolution ; » « tout son cœur de catholique et de patriote lui appartenait [1]. » Et assurément, rien de plus légitime que cet ensemble de sentimens, d’idées et d’aspirations. Seulement, il aurait fallu que ses collègues de la Chambre, — j’entends ceux de la majorité, — fussent de véritables saints pour ne point penser et dire que toute son œuvre d’homme public était inspirée par une arrière-pensée de restauration monarchique. Et dans une Chambre issue du suffrage universel comme nous le pratiquons, on devine la portée pratique d’une insinuation ou d’une conviction de cette nature : on peut dire que toute l’action politique et sociale d’Albert de Mun en a été comme paralysée.

La conséquence était d’autant plus fâcheuse qu’en réalité sa pensée était beaucoup moins absolue, beaucoup moins intransigeante qu’elle ne semblait l’être. « Contre-révolutionnaire, » il l’était sans doute, ou du moins il croyait l’être ; mais il protestait avec indignation, — et avec raison, — quand on voulait l’enrôler parmi les hommes d’ancien régime. « Nous ne voulons ni l’Ancien Régime, ni la Révolution, » disait-il un jour. « Qui donc pourrait songer à rétablir tout un ensemble de privilèges qui avaient eu leur raison d’être, et que le temps, dans sa marche, a détruits pour jamais ? Qui donc, surtout parmi les chrétiens, pourrait souhaiter de voir renaître les abus qui peu à peu avaient pénétré la société des deux derniers siècles, et qui l’ont conduite au naufrage où elle a péri [2] ? » Et un autre jour, à propos de la Révolution :

Ni l’ambition, ni le crime, ni l’emportement des passions, ni même la fausseté des doctrines ne suffisent à expliquer un mouvement qui a rempli tout un siècle, ébranlé toutes les nations de l’Europe ; qui, après cent ans écoulés, les tient encore en suspens, et qui s’est si puissamment emparé des générations nouvelles, que ceux-là même qui veulent lutter contre lui sont condamnés sans cesse à se

  1. Ma vocation sociale, p. 202 211.
  2. Discours, t. II, p. 288, 289.