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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/798

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« prit possession de son âme. » C’était un Frère de Saint-Vincent de Paul, et il s’appelait Maurice Maignen : c’était le directeur d’un « cercle de jeunes ouvriers » du boulevard Montparnasse. Il parla de son œuvre ; il parla surtout, avec une chaleur d’éloquence contagieuse et dominatrice, du peuple, de ses besoins, de ses souffrances, des terribles responsabilités qu’avait encourues l’ignorante ou dédaigneuse indifférence des riches, des heureux de ce monde. Ces propos correspondaient trop bien aux pensées qui, depuis la guerre, hantaient l’âme généreuse d’Albert de Mun. Il fut conquis par ce zèle d’apôtre. Il promit de se rendre au cercle Montparnasse et d’y prendre la parole. Son avenir était fixé désormais.

C’était la première fois qu’il parlait en public. Il nous a conservé ce premier discours qu’il avait écrit et appris par cœur, « apostrophe émue d’un soldat à des travailleurs chrétiens comme lui. » Dans cette salle longue et basse, sous les yeux de ces ouvriers recueillis et attentifs, il sentit s’établir ce courant mystérieux, magnétique, qui se forme spontanément entre l’orateur-né et ses auditeurs ; il eut là comme la révélation, presque mystique, de sa vocation sociale et de sa vocation oratoire.

Le but était dès lors très clair : il s’agissait de fonder, dans tous les quartiers de Paris, à commencer par les plus populaires, des cercles semblables au cercle Montparnasse. Robert de Mun, La Tour du Pin, quelques autres encore, s’associèrent avec enthousiasme à ce vaste projet. On rédigea une adresse au pape, exprimant « une adhésion absolue aux principes de l’Encyclique Quanta cara et à la condamnation de toutes les erreurs du temps présent. » On lança dans la presse un vibrant Appel aux hommes de bonne volonté ; on y définissait nettement l’objet et les moyens de l’œuvre nouvelle ; l’objet, « c’était une contre-révolution faite au nom du Syllabus ; » le moyen, « c’était l’association catholique [1]. »

Fortement et habilement organisée, soutenue par d’ardentes et actives sympathies, l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers ne tarda pas à prospérer. Le 7 avril 1872, Albert de Mun prononçait le discours d’inauguration du cercle de Belleville, « sur ce sol fécondé par le sang des martyrs où il avait pensé pour

  1. Ma vocation sociale, p. 289 ; — Discours, tome I, Questions sociales. p. 11.