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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/786

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VI. — LE TRIOMPHE DE LA DISCIPLINE. LE SOLDAT DE L’AN II.

« L’esprit des armées fut en effet (en 1794) si excellent qu’on les vit supporter non seulement des privations et des fatigues qu’on n’ose jamais exiger des troupes mercenaires, mais aussi l’absence de satisfactions qui flattent l’amour-propre. Point de costumes brillans, à peine des uniformes réguliers ; quelques salves d’honneur distribuées à propos, une mention collective dans un rapport applaudi à la Convention, un décret de bien mérité de la Patrie, cela suffisait. Les soldats acceptèrent, au nom du patriotisme, un code de discipline plus sévère que n’avait été celui des rois despotes. » Ainsi s’exprime Carnot lui-même [1].

C’était v’armée de l’an II de la République, c’étaient les soldats à qui, parce qu’ils étaient mal nourris, le général Chancel, par exemple, disait : « Ce n’est que par une longue suite de travaux et de privations qu’il faut acheter l’honneur de mourir pour la Patrie [2]. » — « Dans les rangs des soldats, écrit Soult, c’était le même dévouement, la même abnégation. Les conquérans de la Hollande (en 1795) traversaient par 17 degrés de froid les fleuves et les bras de mer gelés, et ils étaient presque nus. Cependant ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l’Europe. Ils avaient devant les yeux toutes les séductions, mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte [3]. »

Le soldat Joliclerc apparaît, dans ses lettres si simples, comme une incarnation de ce nouveau type : républicain dans l’âme, c’est un Spartiate du Jura, mais sans aucune prétention au spartiatisme ; de toutes ses campagnes il ne rapportera, en fait de butin, qu’un tablier de femme dont il s’était fait une culotte. S’il n’a pu prendre après toute une année une permission, il écrit aux siens : « Il faut faire quelque sacrifice pour sauver la patrie. » C’est tout. Il est, sans jactance, toute abnégation, et, sans platitude, toute discipline.

Le soldat de l’an II, le soldat de l’an III ! « Époque des guerres où il y a eu le plus de vertu parmi les troupes, » écrit

  1. Gouvion Saint-Cyr (Mémoires pour les campagnes des armées du Rhin 1829) vante avant toutes choses la discipline de l’armée du Rhin en 1794-1795.
  2. Cité par le général Thiébault dans ses célèbres Mémoiresv(t. I).
  3. Soult, Les guerres de la Révolution, I, 198.