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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/765

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par la loi qui la doit remplacer, toute institution renversée par une institution destinée à y suppléer. D’autant que beaucoup de nos législateurs, de nos Constituans de 1789 entendaient faire table rase de tout le passé et qu’il tombe sous le sens qu’on ne peut sur le même emplacement bâtir la maison nouvelle dans la même minute qu’on démolit l’ancienne.

Un peuple à qui on apprend brusquement qu’étant jusque-là opprimé, il est libre, est porté, — c’est humain, — à concevoir la liberté sous un certain angle et à la faire tourner en licence. Une certaine ivresse, — toute naturelle, — monte du cœur au cerveau et trouble les idées. Ce dont chacun a souffert lui paraît la plus haïssable des choses à détruire, et chacun est ainsi porté à briser, beaucoup plus que telle institution dont personnellement il n’a pas souffert, telle contrainte dont il a toujours pâti. Et ainsi chacun — exception faite pour quelques âmes généreuses et quelques théoriciens désintéressés, — entre pour son compte dans la Révolution, moins pour en servir les grands principes que pour satisfaire des haines et des intérêts, des rancunes et des espérances, — légitimes parfois, mais souvent toutes personnelles.

Ce qui est vrai des personnes, l’est des groupes, des classes, des corps. Les avocats n’aimaient point les magistrats ; pour tel groupe d’avocats, il paraissait avant tout expédient de briser les anciennes cours de justice. Le bas clergé gardait rancune au haut clergé et travailla tout d’abord, en s’unissant aux ennemis de sa robe ou de toute aristocratie, à démolir les privilèges et revenus des hauts prélats. Et si peu que les soldats eussent souffert, nous l’avons vu, de la discipline, beaucoup ne devaient voir dans la Révolution qu’une occasion d’envoyer promener leurs officiers et de les forcer à « composer avec eux. »

Enfin ajoutons que, dès qu’une nation entre en convulsion, que l’ancien ordre est brisé sans que puisse tout de suite s’édifier le nouveau, des élémens troubles s’insinuent dans la foule, et, si légitime que soit la Révolution qui se déchaîne, si nobles qu’en soient les principes, si généreuses les intentions et si heureux l’avènement, ces louches élémens ne tardent pas une heure à en pervertir le principe, en exploiter les premiers résultats et en faire tourner les plus belles conquêtes au profit du désordre.

Car le désordre leur permet de pêcher en eau trouble. Au