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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/761

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spectacle singulièrement édifiant que leur avait fourni, de 1790 à 1794, la crise de la discipline, avait, plus que toute expérience ultérieure, pu asseoir leurs principes et fonder leur doctrine.


I. — L’ARMEE DE 1789

A dire vrai, cette doctrine n’était pas nouvelle. Sans remonter jusqu’à Caton l’Ancien qui, ayant, comme chef de guerre, rendu de grands services à la République, avait dans sa vieillesse entrepris d’écrire un traité de la discipline, estimant « qu’il deviendrait plus utile à sa patrie en écrivant sur la discipline militaire qu’il ne l’avait été par ses victoires, » il n’est pas chez nous un chef qui, dans le passé, n’eût affirmé, sinon avec autant d’autorité, du moins avec autant de conviction, ce que l’Empereur ne devait cesser de proclamer. La preuve en est dans l’abondance des ordonnances royales et des règlemens militaires destinés « à réprimer les excès des gens d’armes. » Le mot discipline avait alors, il est vrai, une généralité qu’il a perdue : il désignait l’ensemble de l’art militaire. C’est dans ce sens que l’emploie l’ordonnance du 28 avril 1653, due au ministre de la Guerre Le Tellier, père de Louvois ; c’est dans ce sens que l’emploie encore Louvois lui-même dans maintes circonstances. Et cela est caractéristique : pour que le terme qui, pendant tout un siècle, avait été appliqué à l’art militaire tout entier, fut ensuite employé pour en désigner une des parties, il fallait que celle-ci parût en quelque sorte le fondement et la condition essentielle des autres.

Malgré tout, l’ancien régime n’avait pu établir dans l’armée une discipline constante. Les vieilles bandes, recrutées souvent parmi les gens qui étaient si peu l’élite de la nation qu’ils en étaient parfois l’écume, se battaient souvent bien, mais ne connaissaient le plus souvent ni foi ni loi. Beaucoup de ces soldats, rabattus sur l’armée par des racoleurs, étaient gens de sac et de corde, des enfans perdus, des enfans terribles : un de leurs anciens capitaines, devenu l’un des députés démocrates de 1789 et, partant, peu suspect de honnir les humbles, Dubois-Crancé, devait dire à la tribune de l’Assemblée Constituante que les régimens où il avait passé n’étaient souvent composés que de chenapans, de « vrais brigands. »