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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/712

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ne doivent les porter à révéler les secrets qu’ils peuvent connaître. »

Si les musiciens anglais pouvaient jadis être désignés comme parlementaires, les nôtres, aujourd’hui, sont affectés au service, autrement périlleux, de brancardiers. L’un d’entre eux, — une jeune clarinette blessée, — nous écrivait cet hiver : « On a beaucoup critiqué la musique. D’aucuns n’ont voulu voir dans les musiciens, qui ne portent pas le fusil, que des « embusqués du front. » Assurément, le danger, pour le musicien-brancardier, est moindre que pour le combattant. Il ne charge pas à la baïonnette, il ne va pas à l’attaque. Mais tout de même il doit aller, venir, toutes les nuits, dans la zone des obus et des balles. Il faut qu’il porte le blessé, à deux, à quatre, dans les endroits difficiles, et dans la nuit. Il y en a de terribles, des nuits, surtout dans les secteurs agités, quand la pluie tombe, amenant la boue. Alors, ça devient épouvantable. Il faut vivre ces heures-là. On ne peut imaginer les souffrances, physiques et morales, du blessé et des brancardiers qui le portent. Dans la plaine crevassée… quand le vent soufflant en tempête pousse les gros nuages qui cachent les étoiles, il faut aller à l’aventure, sans autre signe pour se diriger que les fusées qui s’élèvent de temps en temps, et dont la lueur subite, aveuglante, force à se cacher, à se tapir, immobile. Les obus tombent. L’angoisse étreint le cœur, à la pensée de s’égarer… Puis les chutes finissent par briser le courage. Tantôt c’est le vide, soudain, sous les pieds, d’un trou d’obus où l’on disparait. Tantôt c’est l’enlisement. Que de heurts douloureux, affreux, pour le blessé !… J’ai connu certains secteurs de la Somme, où le transport d’un blessé, d’un seul, exigeait, rien que pour la partie du trajet réservée aux musiciens, quatre heures, quatre heures d’efforts continus, et si intenses, qu’ils brisaient les constitutions les plus robustes… Non, jamais on ne saura mettre trop en relief le mérite des musiciens-brancardiers, dont le rôle nocturne, passif, demeure ignoré de beaucoup. »

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Faisons nôtre cette conclusion. Aussi bien, elle peut suffire. Nulle autre ne répondrait mieux au sujet comme au titre de notre brève étude. Dans l’héroïque et secourable mission des soldats-musiciens, dans l’alliance, sur le champ de bataille, de la charité et de la musique, il y a pour celle-ci, pour ceux-là, un titre d’honneur, mais caché, une part de gloire, mais obscure. Il est d’autant plus juste qu’elle ne leur soit pas refusée.


camille bellaigue.