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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/66

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Deux méthodes sont en présence. Le commandement allemand se complaît dans les magnifiques hypothèses ; le commandement français s’attache aux réalités. Le commandement allemand prétend briser toutes les résistances, même celles de la nature, de la morale, de la raison ; le commandement français prend son point d’appui sur la droiture, le bon sens, l’expérience. Le commandement allemand voit grand ; le commandement français voit juste.

Ainsi s’opposent, dès les premiers engagemens de la grande guerre, dès le premier acte de la Bataille des Frontières, deux natures d’esprit, deux tempéramens, deux races. Chez l’Allemand, l’imagination énorme, emphatique et dépouillée de scrupules ; chez le Français, la pondération mesurée et réglée, se surveillant et se corrigeant elle-même. Deux hommes représentent les deux types : l’empereur Guillaume et le général Joffre.

Que Guillaume se réjouisse ! La bataille de Charleroi lui livre la Belgique et lui ouvre les portes de la France. Mais qu’il prenne garde ! elle lui assure l’inimitié implacable de l’Angleterre et ameutera contre lui la haine et le mépris de l’univers. La Bataille de Charleroi recueille les fruits d’une longue préparation et d’une atroce perfidie ; cette fortune est assurée aux armes allemandes dès le 25 août. Mais elles trouvent, dans cette même journée, leur borne ; car, dès le 25 août, Joffre a dicté la double et admirable instruction qui prépare le « rétablissement » des armées françaises et le retour de la fortune dans le camp où l’honneur et la sagesse se sont réfugiés.

Ainsi se dégage, dès la première heure, la philosophie de la guerre, la philosophie de toutes les guerres et de toutes les actions humaines. La force matérielle n’obtient que des succès éphémères ; ils s’épuisent comme elle. Seules les forces morales ont l’âme et le souffle : elles ont l’haleine longue et la vie dure. L’Allemagne est victorieuse, — mais sa défaite prochaine est incluse dans sa victoire : tel est le résultat et telle est la leçon de la « Bataille de Charleroi. »


G. HANOTAUX.