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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/651

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Pendant ce temps, les Finlandais, qui ont pavoisé en l’honneur de la chute de Riga, adressent au gouvernement provisoire leur ultimatum d’indépendance ; les maximalistes essayent une fois encore de profiter du tumulte pour imposer à la Russie un gouvernement de leur choix ; Savinkof, — initiative redoutable ! — : distribue aux ouvriers dix mille fusils : les délégués des voies et communications s’en vont en hâte couper les voies ferrées aux abords de la capitale ; le général Kaledine, hetman des Cosaques, menace de couper celles de Pétrograd à Moscou si le gouvernement n’accepte pas l’ultimatum de Korniloff ; une délégation de Cosaques, la touffe de cheveux gonflant sous le képi, traverse la ville au galop de ses chevaux pour offrir son concours à un règlement pacifique du conflit.

Et, comme c’est jour de fête religieuse, des sons de cloches ébranlent l’air au-dessus de la ville en fièvre, les portes des églises s’ouvrent, assaillies par une foule qui cherche à se libérer de son angoisse ; et, sur le fond d’or des iconostases, on devine les signes de croix des femmes agenouillées sous le geste des prêtres bénissans.

Et voici que, au-delà des murs de la cité, de cette Longa subitement entrée dans l’histoire, la voix de Korniloff s’élève, invitant tous ceux qui croient en Dieu à prier dans les temples pour le salut de la patrie…

Imaginez, si vous le pouvez, ce tragique latent sur lequel chaque heure, chaque seconde, greffe un tragique nouveau !…

Tout à coup, du haut de sa puissance agrandie, Kérensky déclare urbi et orbi Korniloff traître à la patrie et à la révolution !… Parole terrible, excommunication majeure qui suspend sur la tête d’un homme — l’une des valeurs les plus éminentes de la Révolution russe — la menace de tomber le premier sous le coup de cette peine de mort dont il a si instamment demandé le rétablissement.

Aussitôt, et comme si pour la première fois l’acte accompli lui apparaissait avec ses redoutables conséquences, Korniloff s’arrête. Les deux… — faut-il écrire : adversaires ? — non ; les deux héros s’affrontent ; l’un, entouré de ses Cosaques de la Division Sauvage, et debout sur ses étriers ; l’autre, campé sur le piédestal que, vivant, la révolution lui dressa. Situation inouïe, rivalité unique dans l’histoire des peuples !

Car, chacun de ces deux hommes — et il n’est pas possible