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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/647

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dans la foule je reverdis, je refleuris. Et une voix me dit : « Rien n’est solide de ce qui ne pousse pas profondément ses racines dans la masse. L’œuvre que tu tenteras doit être étayée par cette masse et sa durée sera fonction de ses assises.

« Enracine-toi. — Que ton âme soit en communion avec l’âme de cette foule. Comprends-la, sens-la, devine-la, suis-la dans ses souplesses, dans ses abandons et dans ses colères ; sache saisir son esprit et son humeur, car cette humeur et cet esprit collectifs sont des phénomènes profonds et sans âge, semblables au bruit de la forêt et de la mer. Tu dois te plonger en elle pour faire œuvre humaine et vibrer avec elle, comme tu dois plonger dans la nature et trembler au vent avec les feuilles des arbres.

« Et quand tu te sentiras enraciné profondément, quand au sein de ton âme ouverte et réceptive tous les échos de cette masse retentiront, alors laisse aller ton rêve, lâche-lui la bride et monte sans crainte, de toute ta force et les yeux pleins d’étoiles… Accueille les chimères d’avenir, les espoirs fous, que demain peut-être réalisera ; monte aussi haut que tu le pourras, monte jusqu’à être seul, sans vertige, car ta base est nourricière, large et solide. »


LA PREMIÈRE CLASSE

Octobre.

Le jour est clair et doux. La vaste place que le vent balaye à l’ordinaire du Panthéon à Sainte-Geneviève est paisible ; ses maisons entourent un air immobile. C’est l’heure où les enfans vont en classe. Par petits groupes, ou seuls, sans hâte, ils passent. Et suivant ces gais porteurs de livres j’arrive à mon tour devant la vieille caserne où j’enseignais avant la guerre, jadis !

Que ce temps est lointain ! Que ce retour est émouvant !… le franchis le porche, la cour, et longe les couloirs où traînait autrefois une odeur complexe de poussière humide, de cuisine, de papier et de serpillère. J’arrive enfin dans ma classe, et me souviens, et restitue lentement ce que je vois mal : les hautes fenêtres grillagées, le plafond aux poutres apparentes, les bancs alignés sagement, les becs de gaz portant sur l’oreille leurs abat-jour cabossés. Sous ma main le pupitre de ma chaire se hausse, zébré d’entailles, usé au bord inférieur par le frottement des coudes.