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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/644

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âme est prisonnière… Les rets du passé grave l’enveloppent et la pressent… Prisonnière, abandonne-toi.


Mes amis, où êtes-vous ? Dans quelle boue sanglante souffrez-vous à cette heure ? Domy, Fauqué qui pleuriez comme des enfans quand je partais pour l’hôpital, vivez-vous encore, et qu’a-t-on fait de vous ?

Mes amis, j’ai peur de chaque courrier qui me rapportera peut-être la lettre que je vous envoyais deux mois plus tôt, timbrée de la mention trop claire : « Le destinataire n’a pu être atteint en temps utile. » Je vous ai laissés sur l’Yser et vous sais maintenant à Verdun… Mes amis, je tremble pour vous, je tremble pour toi, Herbin, pour toi, Boucan, mon frère au gai courage, car je n’ai plus que vous… Tant d’autres, vous le savez, sont morts !…

Guasco, Péguy, Pascal, Thilloy, Delrue, Mikelidi, Givord… je ne vous reverrai jamais. Vos visages familiers que j’évoque semblent me dire malgré toute la bonté dont l’au-delà les auréole : « Pourquoi vis-tu encore, toi ?… Nous autres sommes couchés, mutilés, dans la terre, et nos pauvres corps s’y dissolvent, tandis que tu vis.

« Tu vis !… Comprends-tu bien tout ce que cela veut dire ? Tu peux agir, penser, créer, si tu en es capable…

« Te souviens-tu des longues causeries, où notre esprit s’aiguisait et jouait, le soir, certains soirs semblables à ce soir-ci ? Nous étions gais de toute notre jeunesse, hardis et fermes de toute notre force, heureux et grandis de tout notre espoir.

« Maintenant, de cette troupe si vivante, toi seul subsistes… Pourquoi vis-tu ?… Viens nous rejoindre. »


* * *

Pêle-mêle la foule des morts se presse sous mes paupières closes. Voilà Lemercier que je n’avais pas vu depuis les Eparges, et qui me jette au passage son regard aigu de peintre… Voilà Aussière aux yeux brillans et bons, l’ami rare dont la guerre me sépara, qui, follement, enviait mon sort de combattant, tandis qu’il était au dépôt, et qui mourut à Zillebeke, après deux jours de front, d’un obus en pleine poitrine. à vient à moi, me prend la main et me dit sur un ton de doux reproche : « J’ai disparu si près de toi !… Pourquoi m’as-tu laissé partir, moi qui t’aimais ? »