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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/640

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même sensation d’étouffement, d’emprisonnement me revient sans trêve, et j’imagine que je suis déjà mort un peu.

Malgré les soins et le repos, je sens une lassitude immense de la machine. J’ai la perception nette de la formidable dépense de force faite en quinze mois de guerre et je devine une usure si décisive de l’organisme que je me demande par quel miracle il fonctionne encore. Un poids me maintient cloué à ma chaise, je voudrais ne pas bouger, demeurer allongé, inerte, longtemps, malgré toute l’humiliation qu’inflige la faiblesse de muscles autrefois joyeusement entraînés.


* * *

Mais voici qu’à la longue, à petits coups, l’espoir renaît. La vue, le goût, l’odorat sont toujours rebelles, mais le tact et l’ouïe se développent insensiblement, tentent de les suppléer ; je commence à juger des subtilités du toucher, et l’infini des nuances du son se révèle.

Le soir tombe ; l’ombre envahit la pièce, mais je n’y prête pas attention. Le calme apparent de cette fin du jour est si rempli de sons divers que mon oreille discerne et suit à peine leurs ondes ennemies, emmêlées.

Un meuble craque ; l’aiguille des secondes trotte menu sur ma montre au milieu d’un petit bruit métallique où l’on perçoit les vibrations contractées du ressort ; et, souveraine de la demeure assoupie, paisible et un peu dédaigneuse, la pendule noir et or bat largement la mesure.

Paisible et précise, hachant le temps sans relâche, sans défaillance, implacable, elle laisse peser sur qui l’écoute le poids de son exacte cruauté. Son rythme monotone, impérieux, pareil au rythme d’une faux, limite les secondes et les abat et semble redire le même lieu commun : « Celle-ci est morte, tuée par moi, et celle-ci, morte à son tour, a disparu ; songes-y bien. Les heures brèves, dont tu disposes, s’évanouissent ; songes-y bien. La mort approche, à pas égaux, inexorable. Apprends à croire. Emploie ta vie… » Les secondes à peine nées disparaissent pour l’éternité, et la leçon régulière de ce pendule transmise à mon esprit par l’oreille, est infiniment plus grave que les avertissemens de l’aiguille transmis, jadis, par mes yeux, s’il leur plaisait.