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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/637

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se placer juste à leur portée, car j’avais, par habitude, le sens exact des distances relatives et leur proportionnais mes mouvemens.

J’ouvre avec peine une fenêtre ; je repousse ses volets, et, d’un coup d’aile, effarouchée, l’ombre qui sommeillait dans la pièce depuis plus d’une année s’envole avant que les vantaux, tournant sur leurs gonds, aient atteint le mur extérieur. Une lumière blafarde entre, hésitante, et s’accroche à la blancheur jaunie des murs, aux journaux dépliés, étalés sur les meubles, aux cuivres, aux baguettes dorées des cadres ; devant moi, dans un angle de la pièce, derrière ma table de travail, le fauteuil un peu repoussé en arrière et tourné à gauche donne l’impression qu’un être vient de se lever, de le quitter ; et, sur la table même, une enveloppe, fermée de cinq cachets de cire rouge, et portant cette mention : « Testament, 2-3 août 1914, » complète l’impression funèbre qui se dégage de la maison, et m’affirme que, quoi que je pense ou fasse, une part de moi est bien morte, là-bas, au champ de douleur et de gloire.


LA LUMIÈRE ATTÉNUÉE

Les jours passent, et me prouvent de plus en plus que je suis autre et que le monde est différent du monde où j’ai vécu jusqu’à mon départ.

Physiquement d’abord. Il s’estompe devant mes yeux atténués. Adieu, les fêtes de la lumière, ses jeux étincelans où je me complaisais. La chanson des couleurs qui montait des choses, étouffée par le mal, n’arrive plus jusqu’à moi qu’en bribes.

Assis dans la pièce que j’aime, au milieu des meubles familiers, je songe devant leurs masses imprécises, assombries, à toutes les joies qu’ils me donnèrent. Ici, entre les deux fenêtres, le chiffonnier d’acajou, couvert de marbre noir, dresse son tas d’ombre aux contours incertains. Les entrées des serrures, les anneaux des tiroirs ne m’apparaissent même pas, et cependant quelles éclatantes et subtiles audaces de soleil doivent danser sur le satin de son bois, poncé, verni par les hommes, et luisant de la glissade des années !

Même fadeur de la table-bouillotte et du bureau Louis XVI. Leur ardente couleur fauve, rousse et veinée, les éclats de lumière dans les cuivres usés sont éteints. Eteints encore les