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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/636

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ouvertes tant de fois ; le bonheur, le malheur les franchirent tour à tour ; et je leur suis reconnaissant de m’avoir protégé, naissant à la vie, en me donnant les heures de solitude sans lesquelles on ne se connaît pas. Mais maintenant j’hésite ; une crainte légère m’effleure devant l’huis clos depuis plus d’un an, car j’appréhende une désillusion pareille à celle qui m’a secoué devant la place populeuse ; dans l’ombre de cette porte, dix ans de mon passé sommeillent, ou mieux, dix ans du passé d’un homme qui fut moi.


* * *

La clef tremble un peu dans ma main. Je tâtonne avant de trouver l’entrée de la serrure, car j’ai perdu cette exactitude automatique du geste qu’on acquiert après mille reprises. Le pêne résiste à ma pression ; il ne me cède qu’à contre-cœur, comme à un étranger dont on se méfie.

Et j’entre enfin. J’entre dans une ombre qu’atténue un faible jour filtrant sous les lattes des volets. L’air me semble lourd, moisi, et tendu de toiles d’araignées ; il est dense, froid, humide et fade ainsi qu’un air de caveau ; les murs qui ont désappris la lumière se couvrent dans la demi-obscurité d’une blancheur de léthargie, et suintent l’abandon et la vie ralentie. La poussière a pu s’étendre à son aise. Elle recouvre tous les objets d’un même manteau de demi-deuil, et semble ouater le silence.

Les pendules éteintes grandissent la tristesse morne de la demeure abandonnée. Je me souviens de ce qu’elles y mettaient autrefois de vie ardente et régulière ; machines presque humaines. activeuses de pensée, créatrices de travail et berceuses de rêve, elles donnaient son rythme à ma vie.


* * *

Elles sont mortes maintenant, comme sont morts tant d’objets usuels : robinets aux caoutchoucs séchés dont la vis tourne, mais où l’eau ne passe plus, tuyaux engorgés, cheminées pleines de suie, gaz et lumière coupés.

J’avance et retrouve partout, dans chaque pièce, la même indifférence froide. Je me heurte à des portes fermées à clef, et j’ignore où sont les clefs, et cette idée me vient que je suis chez un autre. Je me sens oublié des choses, qui jadis se prêtaient dociles à mes mains et venaient comme apprivoisées