Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/594

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à la fin. Ces troupes, encore un peu novices, frappent par leur bonne mine et leur air résolu. Il y a des papas un peu bedonnans, mais surtout de la jeunesse sèche et vigoureuse. De petits jeunets, sorte d’enfans de troupe, qui soufflent dans leurs fifres de tout leur cœur, ajoutent à cette impression de la « nation armée. » Une fanfare clame de tous ses cuivres un air grave, d’accent religieux.

Ce sérieux combiné à la décision, nous le retrouvons, mon compagnon et moi, le dimanche matin, en nous rendant à l’office de la vénérable et pittoresque église de la Holy Trinity. Le carillon, un de ces carillons symphoniques comme à Saint-Paul de Londres, nous guide à travers le dédale des rues où s’étale le désert dominical. Et sur place, face au parvis, nous tombons sur ce spectacle : un très vieux colonel, assisté du clergyman en costume d’officiant, devant ses soldats à la parade. Près d’eux, des colis de petits livres moleskines, des Evangiles évidemment. Le vieux colonel en a reçu un des mains du clergyman, et a adressé quelques paroles à ses hommes, en le désignant de son index droit. Puis, un petit tambour a fait : pan patapan, et l’on a défilé, après que le clergyman a puisé dans le colis pour remettre un exemplaire du petit livre à chaque gradé. Le vieux colonel, le jeune clergyman saluaient les hommes ; et, au dernier disparu, l’un et l’autre sont entrés dans la Holy Trinity, où l’office a commencé, la chaire étant drapée des couleurs nationales, ainsi que l’estrade où se lit la liturgie. Il y avait, dans l’assistance civile, des soldats. Mais. non pas la garnison menée par ordre, en bloc, et entrant chez Dieu en faisant le pas de l’oie, comme je l’ai vu à Saint-Ulrich de Strasbourg peu avant la guerre. Foi, patrie et liberté, nous avons eu ce matin-là l’abrégé de l’Angleterre.

Le même jour, on nous a chuchoté la raison de notre retard, et cette morne attente a été éclairée d’un rayon soudain : deux très gros poissons, qui ne se pèchent qu’au canon, avaient été l’un abîmé dans les flots, l’autre capturé avec tout son équipage, la veille même, en rade de Hull… Comme toujours, l’amirauté était muette, et aussi les journaux. Mais on n’avait pu escamoter le défilé des prisonniers, conduits du port à la gare, et escortés entre autres de quatre marins anglais, naguère eux-mêmes prisonniers des Allemands sur le sous-marin, et qui maintenant chantaient leur plus joyeux « Tipperary ! »