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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/588

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favorable, qu’est-ce qu’une ou deux voix isolées, pour corriger ce mal, pour réaliser un peu de bien ? » Pourtant, qui sait si la France est aussi méconnue que certains le prétendent, dans ces pays du Nord eux-mêmes assez mal connus chez nous, et parfois jugés très faussement ? La seule vérification mériterait certes le voyage. Et malgré tout, au fond de nos cœurs, il y a l’espoir. L’espoir patriotique, tenace nous arme de volonté. Mais la conscience du peu que nous sommes nous replie sur nous-mêmes, et la crainte d’être inégaux à la grande tache pèse à notre âme. La voilà, l’obscurité momentanée. Elle ne se dissipera que peu à peu, dans l’action. Ce moment est éloigné encore…

Cependant le train roule à pleine vitesse. On n’est déjà plus avec ceux qu’on a quittés. C’est le bond vers l’attirance de l’inconnu, maintenant. Et on file, on file ; Rouen est traversée en trombe, dans un amical grouillement anglo-français, où l’on distingue pourtant l’équipe anglaise allant placidement à son fourgon dégager son courrier, et nous voici au Havre, à 9 heures, exactement. Sans désemparer, à travers la ville endormie et les réverbères en veilleuses, nous allons au bateau. Là, presque totale indigence de lumières. Examen minutieux de nos papiers, contrôle de nos personnes, observation défiante, silence. Le bateau est anglais. Très rapidement, il s’encombre de gens, de colis, de « valises. » Change de monnaie ; renseignemens polyglottes. Cabines étroites, sans confort : dame ! le paquebot-navette, vieux routier de la Manche, vaut mieux ici qu’un transatlantique. Et nous apercevons, pour la première fois, le type spécial de Cerbères en jupons, à qui est dévolu le service intérieur de ces petits navires. La mer du Nord nous en offrira d’autres échantillons, tous dignes de Dickens.

On part, vers minuit, pour Southampton. Et, tout de suite, la protection anglaise frappe les yeux. Nous sommes au lendemain de la proclamation du blocus maritime par l’Allemagne. Sitôt le port franchi, que voyons-nous ? A perte de vue, à droite et à gauche, une double haie de navires, dont les feux, les signaux se répondent sous un ciel d’hiver éclairé par la lune, et bellement étoile. La flotte anglaise monte la garde sur ce boulevard d’eau. Nous sommes enveloppés de force, de sécurité. Et ceci nous prépare au spectacle de l’Angleterre elle-même.