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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/578

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politique du gouvernement et réclamait « une collaboration du Souverain et du chef des libéraux pour la gloire de la patrie. » Telle quelle, M. Athénogénis refusa de la recevoir, déclarant qu’elle était conçue en termes violens et exagérés. Le Préfet ajouta qu’il couvrait entièrement le colonel Troupakis.

Vers midi, Salonique s’apaisa. Le soleil a, dans ce pays, le même effet qu’a la pluie, en France : il disperse et dissout les émeutes. Chacun s’en fut déjeuner, et je retrouvai, au restaurant Bastasini, des amis qui m’avaient invitée. Ce sont de « vieux Orientaux, » je veux dire des vétérans du corps expéditionnaire et de la division navale des Bases. Presque tous ont connu Alexandrie, Moudros, Seddul-Bahr, et ils ont compté parmi les premiers débarqués à Salonique. Il y a beau temps que leurs illusions se sont envolées ! Ils évoquent le souvenir du sinistre automne dernier, où, tandis que nos troupes battaient en retraite, les Allemands et les Autrichiens de Salonique coudoyaient les Français dans cette même salle de Bastasini ; où le consul de Bulgarie buvait du Champagne en l’honneur des victoires annoncées, avant de s’en aller, sur les quais, surveiller les renforts qui arrivaient de France et les bâtimens qui repartaient… Pourquoi l’action de l’Entente a-t-elle été si hésitante et si faible ? Pourquoi ménage-t-on le roi qui nous trahit après avoir trahi les Serbes ? La leçon de Ruppel sera-t-elle perdue, comme tant d’autres, moins éclatantes, mais non moins significatives ?

Dans l’après-midi, j’allai au petit arsenal de Beau-Rivage où le bon chansonnier Lucien Boyer, qui se prodigue infatigablement, amusa un auditoire de matelots par d’étourdissantes fantaisies montmartro-saloniciennes. Pendant ce petit concert, un orage éclata, rapide, et je rejoignis l’Escalier de marbre dans une embarcation qui dansait sur les vagues glauques. La ville était calme. Peu de monde dans le salon du Splendid, mais un groupe d’officiers grecs entourant un colonel qui rayonnait de joie !… Je me demandai si, par hasard, l’armée hellénique avait repris le fort de Ruppel ! Les journaux du soir, — encadrés de deuil, — n’annonçaient rien de pareil, et l’ostensible satisfaction du colonel P… me parut incompréhensible…

— Eh quoi ! fit un de mes convives du soir, à qui j’exprimais ma surprise, ne savez-vous pas que le colonel P… éprouve l’orgueil du prophète qui voit ses prophéties s’accomplir ? Tout