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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/575

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enfans de cinq mois pour les couvrir de baisers et de caresses. Mais je ne serais pas femme et mère, si je ne m’attendrissais pas sur eux, laids ou jolis, frais ou un peu répugnans même, et si émouvans d’être condamnés à cette tragique aventure qu’est la vie.

… La jeune femme au type hunnique revint avec deux tabliers qu’elle avait sans doute tissés, elle-même, car elle les montrait orgueilleusement. Je lui donnai toutes les louanges qu’elle attendait, et après avoir jeté un coup d’œil sur la maison du pope, nous achevâmes la tournée par l’église, le konak et l’école.

L’église, comme toutes celles de ce pays, possède un porche aux piliers de bois qui soutiennent un auvent. L’intérieur, sans caractère, orné d’une iconostase aux couleurs criardes, avait l’humidité d’un caveau. Nous nous hâtâmes d’en sortir. Le konak ne se distinguait que par son toit conique et sa galerie circulaire. L’école m’intéressa davantage. Elle me rappela tout à fait ce que devaient être les écoles du moyen âge : au premier étage d’une maison si vermoulue que le plancher menaçait de crever sous nos pieds, une trentaine d’enfans étaient assis sur des bancs. Les plus âgés, ou les plus instruits, avaient devant eux une table pour écrire. Les autres se contentaient de lire au tableau et d’écouter l’instituteur.

— Ce maître d’école est un brave garçon, me dit le colonel. Il commence à parler le français, et nos rapports avec lui sont excellens. Il s’occupe très consciencieusement de ses mioches, pour la magnifique somme de dix drachmes par mois qu’il lui faut aller chercher à Salonique ! Nous l’aidons un peu. Il sera navré de notre départ, et je crois qu’il inspirera l’amour de la France à ses écoliers.

Notre entrée dans la classe avait été saluée par un branle-bas général des bancs et des tables. Filles et garçons s’étaient levés. Le maître m’offrit une chaise et continua sa leçon. Un gamin se mit à lire, tout haut, je ne sais quelle histoire de la Grèce légendaire, tandis que ses camarades en guenilles, nu-pieds, la tête hérissée et inquiétante, restaient bien sagement les bras croisés. Des hirondelles qui nichaient dans la classe même, sous les solives pavoisées par les araignées, entraient et sortaient, avec des cris aigus. Le soleil riait aux fenêtres. J’apercevais les hautes branches d’an arbre de Judée,