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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/573

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bien se tenir ! Mais le lieutenant me confia que ces propos étaient calomnieux, que ses desseins étaient sages et purs, et que, s’il avait obtenu vingt-quatre heures de permission, c’était pour aller à K…, où son père, le général R…, devait être décoré par le général Sarrail.

Ce jeune lieutenant R… a vingt-trois ans, une stature formidable, un visage paisible aux yeux clairs, la voix et les manières les plus douces, un air timide, deux blessures et la croix de guerre vaillamment gagnée. Il est le Benjamin du petit état-major, et il me fait penser à ce jeune officier d’un conte de Kipling, qu’on appelle le Baby, un baby géant !… Sa mère est Anglaise, mais je crois qu’elle l’a élevé à la française, avec une sollicitude tendre et des soins infinis. Il est un de ces jeunes hommes chez qui l’influence et l’empreinte maternelles restent sensibles, et qui font honneur à leur mère autant qu’à leur père, de leurs plus hautes qualités. Il adore ses parens et ne s’en cache point. On sent que la guerre, en les séparant, ne les a pas désunis, que leurs trois cœurs battent toujours au même rythme.

… Le village attend maintenant ma visite. Nous trouvons les femmes rassemblées auprès de la maison du pope, les enfans pendus à leur jupon. Le pope est un grand diable noir, maigre, chevelu, édenté, d’une saleté abominable et d’une rare faconde. Il a prévenu ses paroissiennes de mes bonnes dispositions à leur égard, car elles m’accueillent par des bénédictions. Ces femmes grecques, serbes, bulgares, — toutes les races sont mêlées en cette région, et l’on ne peut faire un choix entre ces malheureux qui ont fui, pêle-mêle, leurs villages dévastés, — ces femmes ont des épaules faites à porter les fardeaux, des reins solides, des figures rustiques et résignées. Elles sont vêtues de chemises en grosse toile, de jupes foncées qu’enserre le tablier pesant comme un tapis et rayé en travers de dessins multicolores. Un petit voile, noué sous le menton, couvre leurs cheveux. Seules, les jeunes filles laissent pendre leurs tresses ou les relèvent en couronne. Ce sont des êtres tout à fait primitifs, entièrement soumis au joug du mâle, — et il ne faut pas prendre le mot « joug » dans le sens métaphorique, car elles travaillent comme des bœufs. Évidemment, elles ne soupçonnent rien du monde, et la guerre, la misère, la brutalité des choses et des hommes sont pour elles des calamités