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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/572

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semblait peinte sur le fond gris et bleu du ciel et des monts comme sur la soie d’un écran japonais., Un coq chantait, des chiens aboyèrent. J’eus la sensation exquise d’un réveil non pas « en campagne, » mais « à la campagne, » dans la nature fraîche et naïve, aussi loin que possible de la guerre… Quand je descendis, cela me parut singulier de voir des zouaves dans l’escalier et autour de la maison. Ces braves gens vaquaient à leurs besognes du matin, et déjà les mioches du village cherchaient pâture. J’avais vu des petites scènes presque identiques, lors des manœuvres d’automne, dans les hameaux du centre de la France, où les enfans, guère moins sales que ces petits Macédoniens, sont comme eux pieds nus dans la boue. Le colonel S… vint me saluer, et me demanda si je n’avais pas eu peur en entendant la canonnade. Je lui avouai mon impression du réveil qui n’était pas précisément dramatique et guerrière…

— Voyez pourtant, me dit-il, sur les sommets des collines qui bordent le lac, ces grands nuages soulevés par l’éclatement des marmites. La guerre est tout près… Nos avant-postes se battent et les Bulgares nous harcèlent chaque jour, sans répit. Demain, peut-être, nous quitterons ce village où nous prenons un repos relatif, et nous irons, en montagne, Dieu sait où ! Vous nous voyez dans un moment d’accalmie. Tout peut être changé d’une heure à l’autre…

Nous allâmes visiter les soldats chez eux. Ils campaient sous des tentes basses qui arrêtent bien la pluie et la lumière, mais semblent retenir la chaleur. Il est impossible, par les nuits torrides, de reposer dans ces étouffoirs. On n’y est pas défendu contre la vermine volante et rampante, et contre ces dangereuses vipères qui pullulent en Macédoine. Aussi, la plupart des hommes préfèrent-ils dormir à la belle étoile.

Je vis encore les tentes des officiers, et retrouvai, peu à peu, les convives du joli dîner de la veille. Le lieutenant Jean R…, qui devait précisément aller en permission à Salonique et m’y accompagner, se présenta sans que je le reconnusse. Il avait coupé sa barbe, une barbe épaisse et superbe qui lui donnait la mine grave d’un homme mûr, et il apparaissait comme un tout jeune homme, à figure enfantine, très timide, malgré sa taille immense. Cela provoqua les commentaires et les plaisanteries de ses camarades. Il fut accusé de coquetterie et d’intentions séductrices… Les beautés saloniciennes n’avaient qu’à