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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/571

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il en faut avoir. Mais je ne veux pas de tristesse et de rêvasserie autour de moi. La tristesse est une maladie pire que le paludisme. Je veux maintenir ici l’entrain, l’élan, la gaîté. Je le dois. Et c’est pourquoi je n’ai pas le droit d’être triste…


* * *

Ma chambre était vraiment fort belle !… C’était une vraie chambre avec un lit pliant, une table et une chaise ! une chambre que décorait magnifiquement le drapeau. Quand je me trouvai seule, j’admirai, à la lueur de ma bougie, la belle soie lourde de ses franges d’or, qui semblait éclairer doucement la pénombre. C’était ce même drapeau que le général d’Amade avait remis au régiment nouvellement formé, lors d’une grande revue près d’Aboukir, en mars 1915. Mon ami P…, qui avait assisté à cette cérémonie et me l’avait contée, dans une lettre, ne prévoyait pas qu’un beau soir je verrais de si près ce glorieux emblème et que je reposerais véritablement sous sa protection. Bien que je commence à ne plus m’étonner de l’extraordinaire, et que la vie m’apparaisse comme un roman chargé d’invraisemblances, je sentis vivement, ce soir-là, tout ce que ma situation avait d’imprévu. Je me disais : « Est-ce bien moi qui suis là, dans une maison, au fond de la Macédoine, pas très loin de la ligne où l’on se bat, parmi des gens nouveaux, inconnus hier, qui me sont pourtant fraternels parce que nous sommes de la même race et qui me défendraient contre tout ? » cette amitié délicate et respectueuse qui dépasse ma personne, qui voit surtout la femme et la Française, me toucha profondément. Aussi calme, aussi confiante qu’un enfant parmi les « grandes personnes, » je m’endormis en toute sécurité.

Nul méchant aéroplane ne troubla mon sommeil. Malgré les vagues choses volantes qui rôdaient autour de la moustiquaire, et la timide incursion d’une souris sur la table où j’avais disposé les objets de toilette que contenait, par bonheur, mon sac à main, je reposai fort tranquille et m’éveillai, dans le bleu du matin.

La fenêtre disloquée me montra le plus doux paysage, des chaumes, des vergers, des vignes, des prairies d’un vert velouté, le petit lac avec sa ceinture de roseaux, les hautes crêtes vaporeuses, striées d’ombres mauves qui marquaient les cols et les défilés. Une cigogne blanche et noire, vue à revers et planante,