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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/570

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désert, nous gardons le culte de la beauté, sous ses formes les plus nobles. » Les deux poètes présens à cette table laissèrent violenter leur modestie. Chacun récita plusieurs poèmes qui valaient mieux que les exercices ordinaires des amateurs.

On raconta aussi des histoires de guerre… Ces histoires-là, qui commencent parfois gaiement, sont toujours à la fin un peu douloureuses. Les souvenirs évoqués par des soldats qui avaient combattu en France, aux Dardanelles, en Serbie, appelaient sur leurs lèvres des noms de camarades inconnus pour moi. J’imaginais ces figures disparues ; je les voyais presque pareilles à celles de mes hôtes, et je sentais que les morts de la grande guerre ne cessent pas d’être les camarades invisibles des vivans… Chacun de nous se tournait vers eux, en les nommant comme pour leur demander témoignage, comme pour les faire entrer dans notre petit cercle élargi tout à coup, et la pauvre maison sans rideaux, sans meubles, éclairée par de tremblantes bougies, emplie du mystérieux parfum des feuillages et des pavots blancs, accueillait tous ces fantômes.

Un peu plus tard, je fis quelques pas sur le chemin, dans la nuit sombre et splendide, avec le colonel S… Il me dit avec simplicité que c’était son habitude de quitter ses jeunes officiers avant la fin de la veillée pour leur laisser une liberté complète.

— Il me semble pourtant, lui dis-je, qu’ils ne se gênent pas devant vous et que vous n’avez pas un ton de croquemitaine.

— Oui, fit-il, mais j’ai, malgré tout, plus d’années qu’eux et plus de galons. J’ai beau rire et plaisanter avec eux, ils ont toujours de petites choses à se dire qu’ils disent plus librement quand je ne suis pas là… C’est bien naturel. Ce soir, nous avons prolongé la conversation, à cause de vous et pour notre plaisir commun, mais les autres soirs, je me retire de bonne heure… Je m’en vais dans ma chambre ou dans ce qui me sert de chambre, seul, avec mes pensées et mes souvenirs… Ah ! ce n’est pas toujours gail… J’ai une femme et des enfans que je n’ai pas vus depuis plus d’une année, et la mer est grande, et la France est lointaine…

Il me parla longuement de ceux qu’il aimait et il ajouta, gravement :

— Vous avez compris, n’est-ce pas, que je considère comme un devoir d’être gai, ce qui est une façon de rester fort. La discipline et l’autorité n’y perdent rien. J’ai de la poigne quand