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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/568

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présenta ses officiers que j’avais aperçus déjà, presque tous, à K…, et me déclara que le diner ne vaudrait pas le déjeuner. On avait mangé les plats les plus succulens et les brochets du lac, des brochets comme on n’en voit pas sur les tables de Salonique. Il s’excusa aussi sur l’hospitalité qu’il était forcé de m’offrir et que j’étais trop heureuse de trouver, puisque je ne pouvais repartir dans la nuit. La petite chambre qu’il mit à ma disposition était bien rudimentaire, au point de vue du mobilier, et comme on était tout près des lignes, on entendait la sourde musique du canon. Rien de tout cela n’était pour me déplaire, pas même la menace des avions ennemis, qui rendent, paraît-il, de fréquentes visites nocturnes au village.

Pendant que l’on préparait le diner, le colonel me fit faire le tour du propriétaire. Il me montra le moulin à eau, ingénieusement organisé par un paysan sourd-muet, l’église fermée à cette heure, le konak, et une grande cour de ferme où des zouaves chargeaient les mulets d’un convoi de ravitaillement. Cependant, à notre vue, les indigènes de D… donnaient des signes d’émotion. La marmaille, enhardie par des distributions de pain et de soupe, piaillait de bonheur et devenait familière. Dix enfans, puis vingt, puis cinquante, nous faisaient escorte, les plus grands traînant les plus petits. Les pères se montraient à distance respectueuse. Quant aux mères, elles se risquaient à peine sur le seuil de leurs maisons.

Je demandai au colonel si ces femmes de D… étaient jolies. Il me répondit qu’on n’en pouvait guère juger, d’abord parce qu’elles évitaient les hommes, et puis parce qu’elles étaient horriblement sales. Il me dit encore que, dans toute la Macédoine, les femmes étaient ainsi timides et distantes, par tradition, par prudence surtout, parce que leurs hommes les battent si elles osent regarder un étranger. Cette austérité des mœurs macédoniennes a déçu bien des Français qui rêvaient de romantiques aventures.

Cependant, le bruit de ma visite s’était répandu dans le village, et ce fut pour les dames du pays une occasion inespérée de rompre avec la coutume. J’étais à la fois la raison et le prétexte d’une curiosité qui s’adressait un peu à moi et beaucoup à mes compagnons. Par petits groupes, les vieilles femmes arrivèrent, puis les jeunes, toutes en guenilles, pieds nus dans la boue, se grattant la tête et tendant vers moi des mains