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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/567

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voisines se drapent de flottantes vapeurs. Il pleut, pas très loin, et tout à coup, brusque et brutal, le vent galope à travers la plaine, apportant l’orage…

L’orage éclate. Réfugiée dans la cahute de boue, avec l’homme de la Saône-et-Loire qui me vante les splendeurs de son pays « bien industriel, » je regarde tomber l’averse violente et brève. Un arc-en-ciel se forme et se dissout. Le soleil reparait. Et voilà qu’un bruit de moteur et de trompe annonce l’arrivée de l’automobile, un peu boueux, mais sauf.

…Nous dûmes refaire en sens contraire une partie du chemin parcouru. Vers le soir, dans un paysage plus accidenté, raviné de torrens et de roches, nous vîmes une église abandonnée, avec son campanile où nichaient des cigognes, et son petit cimetière envahi par la verdure et tout paré de grenadiers merveilleux. Quand le ciel se fana sur les montagnes occidentales, apparurent des champs de pavots, qui semblaient refléter le crépuscule. Par milliers, les fleurs lourdes de pluie, presque mourantes, courbaient leurs corolles effeuillées par l’orage et dont les pétales amollis se détachaient, au moindre frisson. La beauté funéraire de ces fleurs, la noblesse des hauts pistils verts et nus, cassettes scellées où mûrit le trésor des graines noires, le parfum d’opium qui s’en exhalait, me faisaient penser à quelque vallée élyséenne, à des enfers sans tourmens, royaume du souvenir, du songe et de la mélancolie.

L’odeur maléfique, traînée par le vent, s’affaiblit autour de nous et bientôt nous vîmes bleuir le lac Ardzan au pied des montagnes qui séparent la Macédoine de la Serbie. Le village de Dr…, traversé par un ruisselet torrentueux, rassemble, sur un terrain mouvementé et jusqu’au bord du petit lac, ses humbles maisons de terre sèche. Il n’a, pour ornemens, que son église et son konak dont le toit conique et débordant sur une galerie circulaire prend je ne sais quel air chinois. Une maison blanche, plus blanche et plus belle que les autres, s’élève un peu isolée, non loin d’un platane qui est le seul arbre important du pays. cette maison, autrefois gendarmerie grecque, abrite aujourd’hui le colonel S… et son état-major.

Ce ne fut pas une mince surprise pour le colonel S… que de nous voir débarquer devant sa maison. Il ne nous attendait plus et il croyait que nous n’avions pu quitter Salonique ou que nous avions eu quelque fâcheux accident. Il me