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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/562

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Avec ses zouaves et ses légionnaires, il est installé dans un village habité par des réfugiés de toutes races, au bord d’un charmant petit lac.

« Il faudra, m’avait-il dit, que vous demandiez l’autorisation de venir voir ces pauvres diables qui ne valent pas cher, probablement, mais font pitié… Mes soldats les nourrissent, et j’ai quelquefois, à mes trousses, des bandes de gosses qui espèrent des croûtons… En somme, le village vit sur nous, et redoute notre départ comme la peste… Oui, venez voir ça. Vous pourrez répondre aux Grecs qui racontent des histoires horrifiques sur les « atrocités françaises en Macédoine… »

Une occasion se présenta pour le colonel de renouveler son invitation et pour moi de l’accepter. Deux officiers du ***, venus à Salonique pour des affaires qui concernaient le régiment, m’offrirent une place dans leur automobile. L’autorisation nécessaire me fut gracieusement accordée, et je partis, de bon matin, sans autres bagages qu’un petit sac, puisque nous devions être à D… pour le déjeuner et que la voiture me ramènerait le soir même.

Il faisait un temps orageux, assez pénible, avec un ciel troué de bleu, et ce soleil blanc, dont la réverbération est si douloureuse pour les yeux et la morsure si cuisante. J’avais acheté, en passant, chez un confiseur de la rue Venizelos, plusieurs kilos de chocolat et de pâtisseries destinées aux mioches qui attendaient ma visite et qui sont sensibles, je le sais, à cette forme spéciale de propagande. Nous sortîmes de Salonique par la route qui traverse les camps de Zeitenlik, et qui est l’empire de la stérile déesse Poussière. Passé le petit fleuve au lit de cailloux desséchés, passés les cimetières turcs hérissés de chardons et de cyprès, passés les camps avec leurs baraques et leurs tentes, nous roulons vers Topsin. La route est mauvaise. A chaque instant, des cahots nous jettent les uns contre les autres, et les paquets de provisions démarrent sous nos pieds. La chaleur, qui monte rapidement, ne me laisse plus supporter mon voile. Néanmoins, je m’accommode avec bonne humeur de ces petits inconvéniens, car, — mes deux compagnons de voyage m’en ont prévenue, — ce sera bien autre chose dans la région des lacs où la route n’est plus qu’une piste et où l’on se guide d’après les ornières.

Un peu avant Topsin, nous rencontrons d’immenses