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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/553

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bain, bas qui n’atteignent pas le genou. Quelques-uns, énormes gaillards blonds et blancs, étalent vraiment beaucoup de chair nue, et cette exhibition fait un contraste comique avec l’enfantine placidité de leurs visages. En revanche, les Serbes, sanglés, boutonnés jusqu’au col, étouffent héroïquement.

Après le déjeuner, — agneau, courgettes, poisson fade et fruits pas mûrs, — chacun s’en va à ses affaires, et l’affaire principale de cette saison, c’est la sieste. Excepté les militaires français qui s’obstinent à circuler par les rues ou qui fondent de chaleur dans les bureaux, excepté nos infirmières qui cuisent à petit feu sous les tentes et les baraquemens, tout ce qui peut dormir doit dormir. On ne conserve un peu de force et de santé qu’à ce prix.

Et Salonique dort, sous la lumière qui la couvre d’un linceul de plomb brûlant. Les barques dorment, au ras du quai, sur l’eau grasse, moirée de taches huileuses. Les débardeurs dorment contre les tonneaux déchargés, auprès de ces jarres de terre rouge ornées d’un dessin blanc, dont la forme et la décoration sont telles qu’au temps d’Alexandre. Les mendians, les tsiganes, les cochers, les vendeurs de journaux, les marchands ambulans, les vieilles en guenilles, les enfans presque nus, tout le peuple du pavé semble vouloir rentrer dans les murs, couché, pressé, en tas multicolores et malodorans, dans le liséré d’ombre qui borde les maisons. et cette ville de la Belle-au-Soleil-dormant restera ainsi, frappée de torpeur, jusqu’à cinq heures, jusqu’au coup de vent qui n’apportera pas de fraîcheur, mais rebroussera l’eau du golfe, crêtera d’argent les vagues verdâtres, fera danser les barques rondes et les torpilleurs mouillés devant la Tour Blanche.

Salonique n’est vraiment elle-même qu’au déclin de l’après-midi, lorsque la place de la Liberté retentit des cris des vendeurs qui annoncent : « Indépendant… Nea Alithia… Hellas… » Les feuilles, encore humides, dont l’encre déteint sur les doigts qui les déplient, sont enlevées en quelques minutes et vont porter partout les nouvelles souvent douteuses. Que de paroles mystérieuses sont chuchotées autour des tables de café ! A six heures, le bout de la rue Venizelos, la place de la Liberté, le quai jusqu’à la rue de Salamine, sont vraiment le cœur de la cité, où la vie afflue et palpite. Les belles dames juives ou grecques apparaissent alors, parées de toilettes claires, au