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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/44

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des forces, il la sent, et se portant, en quelque sorte, de lui-même au contrepoids, il refait ses calculs, redresse les lignes et n’est satisfait que quand il a restauré la stabilité. Dans la terrible conjoncture où il se trouve, l’opération adverse ayant porté soudainement à l’Ouest des forces plus lourdes que celles qu’il a pu leur opposer, son premier mouvement est de chercher, sur ces données nouvelles, un équilibre nouveau. Avant même que les faits soient entièrement accomplis, il intervient. Pas une minute, il ne s’attarde à refaire une trame défaite, à rapiécer une situation déchirée : il taille pour recoudre.

Combien de chefs se fussent entêtés ! La lutte pied à pied est une ressource qui tente les soldats, ne fût-ce que par son caractère héroïque. Mais Joffre comprend qu’arrêter ses armées, même pour lutter, c’est risquer leur destruction : avant tout, échapper pour reprendre. Donc, il voit et, en même temps, il agit. Netteté et promptitude. Joffre se révèle à lui-même et au pays dans l’adversité. Sa figure apparaît telle qu’elle restera dans l’histoire : grave, forte et résolue. La France a trouvé un homme, un chef, un capitaine.


Pour les armées de l’Ouest, le premier ordre qui part, dès le 24, du grand quartier général, établit clairement que le général en chef est décidé désormais, malgré l’échec que ses armées de l’Ouest viennent de subir, à leur confier le sort de la France et à leur transférer désormais la manœuvre, c’est-à-dire l’offensive.

Jusqu’à cette date, il avait manœuvré par l’Est. Mais il se sent tranquille de ce côté : ses dispositions sont prises et, d’ailleurs, la bataille de la Trouée de Charmes va le rassurer tout à fait. Ce sont donc les armées de l’Ouest qui absorbent toute son attention : et, de ces armées disloquées, il fait son arme principale.

Ce parti étant pris, il ne songe qu’à les consolider pour tirer d’elles tout ce qu’elles peuvent rendre et leur demander un effort dont l’ennemi certainement les croit incapables. La magnifique opération intellectuelle est là : changer d’objectif en marche. Joffre a considéré, sans trouble, à la fois le présent dans sa réalité et l’avenir tel que sa volonté entend le créer.