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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/430

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on se trouve en présence d’obstacles résultant de la nécessité de franchir les eaux d’un Etat neutre.

Disons d’abord quelques mots sur cette dernière question. Nous exposerons ensuite les motifs exacts des appréhensions d’ordre technique manifestées par les tenans de la passivité.

Le droit de rester neutre entre deux belligérans ?… Certes, rien de plus respectable, en tout cas, de mieux établi par le droit international.

Le droit, le devoir même d’un gouvernement d’épargner à ses peuples de cruelles épreuves et même, si l’on veut, de les faire bénéficier, des avantages que peut légitimement procurer la situation d’intermédiaire économique entre les deux partis ? Cela encore se doit accorder, en principe, au moins.

En 1870, dans la dernière des grandes guerres normales, nul chez nous ne pensait à rien reprocher à la Belgique, à la Suisse, à l’Angleterre. On se bornait à regretter que cette dernière ne comprit pas, dès lors, quelles conséquences aurait pour elle-même l’abaissement de la France, l’exaltation de la Prusse, la fondation de l’énorme bloc allemand [1].

Bref, en théorie et, je le répète, dans une guerre restée normale au triple point de vue des causes initiales, du caractère général et de la durée, personne ne songerait à discuter le droit des petits Etats du Nord de l’Europe de se tenir à l’écart du formidable conflit.

Mais, justement, rien qui ressemble moins à une guerre normale et, disons-le tout de suite, à une guerre de peuples civilisés que celle-ci où, par la volonté bien arrêtée de l’Allemagne, conformément à un plan systématique fondé sur des théories politico-militaires qui font doctrine chez nos ennemis, l’humanité s’est trouvée reportée à plusieurs centaines d’années en arrière et où l’on a vu des hécatombes d’innocens, des destructions aussi sauvages qu’inutiles, des déportations en masse de populations réduites en esclavage, sans parler de rapines

  1. Quelques années plus tard, lorsque l’expansion de la Russie donnait des craintes à la Grande-Bretagne et qu’elle nous sondait pour savoir si elle ne pourrait pas compter de nouveau sur notre concours, comme en 1854, je causais avec des officiers anglais, à qui je ne dissimulais pas qu’un tel espoir me semblait chimérique : « Vous ne nous avez pas aidés en 1870, » leur rappelai-je ; et l’un d’eux répondit en hochant la tête : « Ah ! c’est que vous nous paraissiez alors trop forts. L’Angleterre ne peut pas vivre avec une France trop forte !… » Peut-être. En tout cas, ce principe est encore plus vrai, appliqué à l’Allemagne.