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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/402

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souvenirs mêlait un sentiment d’instinctive appréhension à la confiance qu’inspiraient son travail silencieux et son excellent esprit. Quelle figure ferait-elle sur les champs de bataille d’une grande lutte européenne ? Y apporterait-elle une force de résistance morale et une organisation matérielle en rapport avec l’ardeur de son courage ? Les témoignages de ses combattans nous apportent tous les élémens d’une réponse à ces questions et nous permettent en même temps de reconstituer par la pensée les diverses phases de sa campagne.

Ils font d’abord revivre à nos yeux les scènes enivrantes de la mobilisation : à l’intérieur l’afflux dans les dépôts de-réservistes de tout âge et de toute provenance, leur encadrement hâtif en unités nouvelles, la prestation solennelle de leur serment de fidélité au drapeau, puis le départ des régimens pour la gare à travers les rues pavoisées de leur ancienne garnison, les acclamations du public, les crosses des fusils couvertes d’inscriptions ou de souhaits de bonheur par des mains amies ; enfin, après un embarquement rapide et une nuit en wagon, le réveil dans des campagnes inconnues, sous l’éblouissement du soleil de mai, la perspective de convois militaires roulant à perte de vue, le défilé devant des stations où apparaissent de frais visages de jeunes filles et d’où des pluies de fleurs sont jetées aux soldats [1]. — A la frontière même, le spectacle est empreint d’une grandeur plus grave ; les troupes de couverture qui la gardent, campées dans les champs, attendent avec un frémissement d’impatience que la nouvelle officielle de la déclaration de guerre leur permette de la franchir. On se rappelle par quelle manœuvre heureuse et hardie le général Cadorna se résolut à les lancer en avant, sans même que la mobilisation fût achevée, pour les porter aussitôt en territoire ennemi. Sur la route de l’Isonzo, elles abattirent les poteaux-frontière dans un délire d’enthousiasme qui rappelle à l’esprit l’entrée de nos troupes en Alsace. Sur l’Adige, l’occupation sans coup férir d’Ala, la première délivrée des localités irredente, provoqua dans toute l’Italie des manifestations d’ivresse patriotique analogues à celles qui avaient salué en France la nouvelle de la prise de Mulhouse. On eut un instant l’illusion d’une marche triomphale en pays ennemi.

  1. Valentini, p. 2 ; — Pascazio, pp. 27-30 ; — Margheri, p. 16.