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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/38

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résultat qu’il exigeait, complet, immédiat, n’était pas obtenu.

A la suite de l’extraordinaire effort demandé aux troupes allemandes, malgré le bénéfice de l’initiative et de la surprise, si le succès tactique ne s’était pas refusé, le succès stratégique restait douteux. En fait, les armées alliées n’étaient ni tournées, ni coupées, ni détruites.

Les armées alliées ne sont pas tournées. Ni les armées allemandes n’ont atteint, selon leur dessein, Dunkerque et Calais, ni elles n’ont rompu le barrage constitué par l’armée d’Amade. Elles ont manqué d’audace ; peut-être à bout de souffle, elles se sont arrêtées devant l’obstacle, imprévu pour elles, qui leur était opposé. La vue si judicieuse du général Joffre — qui, si l’on va au fond des choses, inaugure ainsi, dès le 16 août, la manœuvre de liane, initiatrice de la bataille de la Marne — a fourni, du tac au tac, une riposte au coup de la surprise et de la trahison. C’est la contre-surprise. Jusqu’à la fin de la bataille des Frontières, elle va contenir von Kluck et même le déborder.

Aux premières heures, l’aveuglement des chefs allemands les empêche de démêler cette sage escrime et de deviner ses suites ; mais ils seront bien obligés de l’admettre par la suite. C’est à un écrivain militaire allemand que nous empruntons cette conclusion : « C’était, sans nul doute, l’intention de von Kluck, de couper French du côté de la côte et de rejeter ses troupes sur Maubeuge. Si la retraite de French a pu s’accomplir dans un certain ordre, les Anglais le doivent au général d’Amade qui, avec la 61e et la 62e divisions de réserve (ajoutez les quatre divisions territoriales), se tenait près d’Arras et menaçait le flanc droit de l’armée allemande. » (Kircheisen, fasc. 20.)

« Menaçait le flanc droit de l’armée allemande… » tout est là : l’enveloppement est reconnu. D’ailleurs, les faits parlent. Que von Kluck fût ou non exactement renseigné sur les forces que ses avant-gardes rencontrent à Tournai et qui protègent Lille, Dunkerque, Calais, son état-major constate la présence d’une armée sur son flanc droit ; il suspend sa course vers l’Ouest et se rabat, à la suite des armées alliées, vers le Sud. Il manque Lille, Dunkerque, Calais, la mer ; il manque le débouché prescrit sur Amiens et sur la vallée de la Seine à l’Ouest de Paris. Le grand mouvement avorte. Plus tard, il est vrai, on retrouvera Lille et Douai ; mais Dunkerque, Calais, le Havre, on ne les aura pas.