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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/368

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tique : il pensait qu’une méthode vaut ce que vaut celui qui s’en sert. Cet esprit si observateur, si réfléchi, si instruit, n’a pas condensé dans une œuvre maîtresse la somme de ses méditations : il n’a pas su se refuser aux mille tentations qui sollicitaient sa curiosité au jour le jour, il s’est prêté aux sujets les plus divers et répandu en travaux multiples. C’est d’ensemble qu’il faut juger son œuvre. Elle est de celles qui font le plus d’honneur à la critique contemporaine. Toute une partie en a subi déjà l’épreuve des ans : à la relire aujourd’hui, on s’aperçoit que le critique s’est rarement trompé ; et l’écrivain avait ce naturel et cette simplicité qui ne vieillissent pas. En disant que sa mort a été pour les lettres françaises une perte de longtemps irréparable, je prête à cette expression, dont on abuse volontiers, tout son sens, toute sa force, toute sa précision. Et par là je n’entends pas seulement qu’on regrettera de ne pas retrouver chaque mois le régal de ses fines et pénétrantes études. Mais avec lui disparaît le type achevé d’une famille d’esprits dont les représentans se font rares. Car nous avons en nombre d’éminens spécialistes, enfermés dans un coin d’histoire érudite ; nous avons d’habiles journalistes à l’affût de toutes les actualités ; mais c’est de guides qu’aurait besoin l’opinion dans ces temps où la République des lettres est, aussi bien que l’autre, la République des camarades. Wyzewa n’avait pas cherché à conquérir l’autorité : elle lui était venue d’elle-même.

La Renaissance avait eu ses humanistes, munis de tout le trésor des lettres antiques et prêts à toutes les hardiesses des temps nouveaux. La culture européenne a remplacé aujourd’hui le vieil humanisme. Wyzewa en fut un exemplaire accompli. Son esprit était orné de toutes les images de beauté et de noblesse que les lettres et les arts ont multipliées à travers les siècles et les pays. Écrivain charmant en toutes les manières d’écrire, dilettante à qui nulle forme de l’art ne fut indifférente, intelligence déliée, sensibilité aiguë, âme poétique, l’histoire littéraire, qui se souviendra de lui, le louera surtout d’avoir été un grand homme de goût.

René Doumic.