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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/367

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angle un vieux piano presque aphone, où le maître du logis passait des heures, et auquel, par un sortilège, il savait prêter une vie fantastique. Comme il ne sortait presque jamais, on allait le voir et causer avec lui. C’était un enchantement qu’une soirée d’hiver passée auprès de son feu. Il prenait place entre la table chargée de papiers, de livres, de manuscrits, et la cheminée où il s’enfonçait frileusement. Et les heures passaient, elles s’envolaient au gré de la causerie la plus variée, la plus mouvante, la plus ailée qu’il m’ait jamais été donné d’entendre. Wyzewa ne cherchait pas à éblouir, il ne cultivait pas le paradoxe, il ne faisait pas la chasse au « mot. » On n’avait pas devant soi le causeur professionnel, mais un homme prodigieusement intelligent et cultivé qui passait d’un sujet à l’autre avec une extraordinaire agilité d’esprit, et ne se contentait pas de les effleurer tous, mais montrait qu’il en avait approfondi beaucoup, qu’il était au courant de toutes les questions et que rien d’humain ne lui était étranger. Un air d’être toujours de votre avis, qui ne l’empêchait pas d’être résolument du sien et de dire toute sa pensée. Une manière insensible de vous amener à son opinion. Une ingénuité dans la façon dont il parlait de lui-même, sans ombre de vanité ni d’amour-propre, mais avec un charme de confidence qui glissait au désir de confession. Tout cela coulant, fluide, et tour à tour grave et léger, égayé d’un sourire et teinté de mélancolie. Pour ma part, j’ai entendu de brillans causeurs et des parleurs éloquens, et je les ai admirés de toute mon âme : Wyzewa est le seul auprès de qui j’aie perdu la notion du temps.

C’est grand dommage qu’il n’ait pas écrit ses souvenirs de vie littéraire. Avec ce don de pittoresque qu’il avait et ce relief qu’il a su donner aux personnages qui figurent dans ses romans autobiographiques, il aurait peint en traits inoubliables tout ce monde de la bohème littéraire et des cénacles d’avant-garde dont il avait fait partie. Il y songeait, mais le moyen de croire que le temps lui fût mesuré ? Pendant bien des années encore, nous pouvions espérer d’assister au jeu de ce vif et brillant esprit. Il avait encore bien des choses à nous dire que nous aurions voulu entendre et qui nous manqueront beaucoup...


Ce critique n’a pas inventé une nouvelle méthode de cri-