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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/355

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prendre n’a guère d’importance, et rien n’est aussi doux que de les aimer. » En tout cela le lecteur discerne bien la légère outrance et le sel de l’ironie. On n’aime vraiment qu’à condition de comprendre et on ne comprend bien que ce qu’on aime. Et le premier mérite du critique que va être Wyzewa sera cette souplesse d’intelligence qui lui permettra d’entrer dans les états d’esprit les plus différens, à la manière de ce Sainte-Beuve auquel M. Victor Giraud l’a justement comparé. Non content de comprendre, il choisit et il juge. Son jugement moral vaut son jugement littéraire. Aussi éloigné que possible d’être un professeur de vertu, il n’a jamais admis qu’on put négliger la valeur morale d’un livre, ni qu’on pût absoudre une œuvre basse ou perverse pour des raisons d’esthétique. Seulement, il était, avant tout, soucieux des nuances ; il craignait l’étroitesse et l’excès : il fuyait le pédantisme à l’égal de la peste.

Toute sa vie ne fut qu’un voyage de découvertes aux pays de la Beauté. Voyager, c’était, au sens littéral du mot, son occupation préférée et son plaisir. Déraciné de bonne heure, et appartenant à une nation qui n’a plus de patrie, son instinct le poussait à se déplacer : il portait en lui une âme errante. Chaque année, dès que ses travaux et l’état de sa bourse le lui permettaient, il quittait Paris et ses tâches sédentaires, il partait, il s’évadait. Homme du Nord, l’Italie surtout l’attirait, et l’art italien plus encore que le ciel italien. Il y avait là-bas dans un coin de musée, dans la pénombre d’une chapelle, un effet de couleur, une harmonie de lignes, la pureté d’un sourire qu’il ne pouvait s’empêcher d’aller revoir. C’étaient des voyages en équipage bizarre et fertiles en incidens. Telle station prolongée devant un chef-d’œuvre inlassablement contemplé, inquiétait les gardiens et s’achevait au poste. D’autres fois, le voyageur, démuni de ses dernières ressources, n’était plus qu’une épave dont le rapatriement incombait aux soins du consulat. Teodor de Wyzewa fut toujours détaché de certaines contingences : il était celui qui ne connaît que son rêve et prend pour guide sa fantaisie. — Un voyage à travers les livres, un perpétuel voyage à travers les livres de tous les pays, voilà encore ce que devait être sa critique. Chaque matin, il partait en quête d’aventures intellectuelles. Il en lisait qui étaient du Nord et qui étaient du Midi. Philosophes, historiens, conteurs, il les accueillait tous, comme aussi les peintres, les sculpteurs et les musiciens ;