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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/348

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ces pauvres sur le pied de parente pauvre et dont ils finirent, contraints par la nécessité, par faire leur servante. Teodor — son Todor, comme elle l’appelait, — a écrit la vie de l’humble créature, à la manière d’une vie de sainte. Il a dit sa bonté, son oubli d’elle-même, la flamme de vie et d’amour qui brûlait en elle, et cité mille traits qui font ressortir la « beauté intérieure de son âme. » Le signe auquel on reconnaissait en elle non pas seulement la personne vertueuse et dévouée, mais la sainte, c’était cette atmosphère mystérieuse et charmante qu’elle créait autour d’elle. Elle avait cette gaieté, faite de complet détachement, qu’on voit aux visages des bienheureux. C’était « une créature toute pleine de chansons. » Elle vivait par l’imagination comme elle vivait par le cœur. Totalement indifférente aux choses de la terre, elle habitait un monde merveilleux, où elle introduisait par mille récits l’enfant attentif et ravi. Savait-elle lire ? Mais elle savait toutes les légendes du Paradis et tous les contes de la Pologne. Et elle en inventait d’autres, toute sorte d’autres, qu’elle croyait seulement raconter, ayant en elle ce don de création qu’on prête à l’imagination populaire. Ce fut la principale influence que subit Wyzewa. « Ce que ces contes m’ont appris, écrivait-il plus tard, toutes les paroles resteraient impuissantes à l’évaluer justement. Ils ont façonné pour toujours mon cœur et mon cerveau, m’imprégnant à la fois des sentimens que nulle expérience ultérieure de la réalité « bourgeoise » ne devait plus parvenir à étouffer en moi et d’une foule dénotions, de principes essentiels, qui allaient constituer désormais, si je puis dire, le fondement secret de ma « philosophie. » Ce sont eux, ces contes de mon enfance, qui m’ont enseigné à admettre toujours la possibilité des choses impossibles, à me défier de toute prétendue science imposant des limites arbitraires aux faits, sous prétexte de « lois, » et à tenir pour étrangement incomplète et indigente la réalité de nos sensations présentes en regard de celle de nos libres rêves. Aussi bien ma préférence invincible de la poésie à la prose, cette préférence qui, malgré toutes mes misères et toutes mes fautes, m’a cependant permis de goûter à la vie un plaisir merveilleux, suffirait, à elle seule, pour me faire apparaître les récits de ma tante comme ma grande source d’éducation intellectuelle et morale. » À maintes reprises, Wyzewa y est revenu. L’empreinte reçue de la tante Vincentine, qui aussi bien resta auprès de lui pour